cas, je ne me serais vraiment pas impliquée dans cette situation déséquilibrée;
cela restait un rapport qui pouvait être très vivant, intellectuel, d'attraction,
mais dans lequel les éléments du rapport amoureux ne se libéraient pas, il
advenait une fermeture de ma part, dans ce sens là. Et puis jusqu'au
féminisme finalement, j'ai vécu, moi aussi, une forme de mythisation de l'artiste
en tant qu'unique protagoniste, le seul qui avait le droit, s'il voulait, de parler
de soi. Si quelqu'un devait raconter un épisode de son enfance, c'était lui, et
moi, je laissais le magnétophone en marche, s'il me plaisait, mais de moi-même,
à cette occasion là, je ne parlais pas. Je le faisais lorsqu'on était à table, au
restaurant où se trouvaient aussi les femmes avec lesquelles je pouvais avoir
une certaine confidence. Mais cet apartheid que constituait le fait de parler de
moi-même au restaurant, dans les moments de distraction, comme un parler de
tout et de rien, fait comprendre que sans l'expérience féministe, je ne
réussissais pas, dans le rapport avec l'artiste, à prendre conscience, à opposer
en réponse la conscience de moi, de mon mode de vivre: je finissais par être
en fonction de l'autre. La recherche se portait sur l'artiste, point. L'un disait
"laisse aussi le magnétophone en marche quand tu parles, toi" mais je
comprenais que dans ce moment, la recherche qu'enregistrait le magnetophone
concernait tellement fortement sa présence à lui que ce que je disais n'était
pas réellement parler de moi, que j'intervenais en fonction de lui, que je me
préparais à lui relancer la balle pour le stimuler encore. Je n'avais pas mon
moment pour parler, lui n'était jamais prêt à m'écouter vraiment. Cela est venu
après, avec le féminisme..
P. - Ninetta, comme c'est bon de t'embrasser.
C. - Ah!
P. - T'embrasser toute entière, pour toi, pour ce que tu es, sans te
comprendre, sans te tromper, sans t'abuser, sans paroles mielleuses, sans....Tu
sais, j'étais en train de penser ceci: la chose la plus intéressante serait qu'un
homme écrive ce qu'est un homme, personne ne l'a encore fait. Parce que je
crois que l'homme, quand il a envie, est différent de ce qu'il est quand il n'a
pas envie, et quand il a envie, il est capable de tout, de dire de grands
mensonges, de faire le maitre-chanteur, d'être tendre, très brave, de tout
reconnaitre. Et quand au contraire, le désir est absent, il change, le rapport
se marque de détachement, et alors on a toujours recours à des arrangements
pour préparer, au besoin, l'éventualité de la prochaine tournée du
sexe.
L'homme vit toujours en spéculant sur cette vie là, sur cette vie sexuelle.
Maintenant avec toi, d'un côté j'adopte des ruses mais quand je te tiens dans
mes bras, je me sens vraiment honnête, je te désire vraiment et c'est beau de
conjuguer mon désir sexuel avec le plaisir d'être avec une personne qui ne se
laisse pas avoir par moi. Parce qu'en définitive, les femmes, en majorité,
connaissent ce jeu masculin et tendent aussi à se faire rouler, elles participent
au jeu de la tromperie, elles sont heureuses au moment du mensonge. Moi, aux
soi-disant moments du mensonge, je sens que j'ai en moi des moments de vrai
plaisir à te sentir responsable, sur tes gardes, attentive, à sentir que tu es
présente à cette rencontre qui est la reconnaissance du cerveau et du sexe
ensemble, de la qualité du cerveau et du sexe ensemble. C'est toi qui ne te
laisse pas tromper. Lorsque nous avons commencé, par exemple, je me souviens
des premières fois où nous faisions l'amour: tu étais encerclée, entreprise par
moi, je faisais tout pour te circonvenir parce que je voulais faire ta conquête,