"HUMAN" : Derrière la caméra

HUMAN

Découvrez comment l'équipe de Yann Arthus-Bertrand a travaillé sur la conception du film

L'ÉQUIPE DE HUMAN

Dès 2012, le réalisateur a rassemblé autour du projet une équipe composée de chargés de production et de post-production, de journalistes et de chefs opérateurs.

Certains d'entre eux ont accepté de livrer ici quelques anecdotes de tournage ou de (post)production, égrenées sur deux ans, entre 2013 et 2015.

Petit tour du monde en quelques minutes.

RHITE TÊTE HAUTE
« C’est une petite fille de Kinshasa. Elle s’appelle Rhite. Elle marche vite et vient vers nous. Cowboy, notre fixer, est allé la chercher à l’entrée de la mission catholique de Kinshasa, près du port, où nous avons installé notre studio. »

« Rhite avance la tête haute, le menton en avant. Elle a de jolies extensions à ses cheveux, des tresses et des perles fines. Un petit collier en plastique rose et un bracelet qu’elle tripote sans cesse. Étrangement pour quelqu’un qui vit dans la rue, sa chemisette jaune semble impeccablement repassée. Comme beaucoup ici, Rhite ne connaît pas son âge, probablement 10, 11 ans. Elle me tend une main ferme et un sourire assuré. Elle me dit "bonjour monsieur" et à Jim "bonjour madame" et c’est à ce moment là que je comprends qu’elle ne nous voit pas vraiment. Elle n’est pas aveugle pourtant. Pas encore.

Sa mère marche un peu en arrière. Elle nous la présente vaguement - "elle, elle est dérangée". Cette femme entre deux âges, aux traits brouillés, va s’asseoir, ombre ployée, derrière notre caméra.

L’interview commence. Rhite tient à répondre en français. Elle l’a appris dans la rue. On devine sa solitude, son isolement, le rejet des autres enfants. Mais ses réponses sont trop brèves, ses phrases hachées et pour mieux la comprendre, pour les besoins du documentaire, nous lui demandons de poursuivre dans sa langue maternelle. Elle n’est pas très contente parce qu’elle est fière de son français, et que le kikongo, elle trouve ça "vulgaire".

Nous insistons gentiment.

L’interview reprend. Nous l’interrogeons sur son enfance et sa réponse est une gifle. Son premier souvenir ? Lorsque sa mère a voulu la noyer dans la rivière. Elle lui a tenu la tête sous l’eau un très long moment. Elle s’est débattue. A eu peur. Et voilà, elle est vivante.

L’ombre ployée qui se tient derrière nous ne manifeste rien. On ne sait pas si elle a entendu, si elle se souvient. Encore moins si elle se sent coupable d’avoir tenté de tuer sa fille, unique… et albinos.

Parce qu’ici, en RDC, on tue les albinos… Parce qu’ici leur différence terrifie et que l’on croit aux pouvoirs extravagants que donnent leurs cheveux blancs ou un de leurs membres réduit en potion. Parce qu’ici l’ignorance, au mieux, les met à la rue. Et qu’ils ne peuvent rien contre la cécité qui les gagne, les cancers de la peau qui les rongent.

Rhite ne s’arrête plus, elle crache ses mots et Cowboy nous traduit, longuement, parfois les larmes aux yeux.

Il nous dit sans me regarder le quotidien de Rhite l’Albinos, qui dort sur de minces cartons dans les rues si violentes de Kin, qui défend elle-même sa mère avec des barres de fer qu’elle fait rougir au feu pour faire plus mal aux hommes, qui mendie aux marchés, et avec qui personne ne veut jamais jouer parce qu’elle porte malheur, parce que c’est une blanche maudite que sa mère n’a pas pu ou su tuer comme elle aurait dû le faire. On ne saura pas d’ailleurs si la folie de sa mère remonte à ce meurtre raté.

Rhite à l’intelligence vive, élastique, joyeuse et rare qui s’accroche à un rêve, inaccessible ici pour une petite fille comme elle. Aller à l’école, un jour. »

Anecdote de tournage en RDC racontée par Anne Poiret, journaliste et assistante réalisateur

MIGRATION JUSQU'EN MONTAGE
« En montage, je suis hors de mon temps, hors de ma vie, à l’écoute de chaque mot traversant mon écran. Ce n’est pas précisément à moi qu’ils parlent, pourtant je vais passer ma journée avec eux, pendue à leurs histoires. »

«Et parmi toutes ces histoires de vie, celles des migrants me touchent profondément. Fuite à cause de la guerre, fuite d’un avenir inexistant, fuite de l’injustice, fuite de la discrimination. Fuite de la jeunesse, des talents, des idées ; leurs pays les laissent partir "à l’aventure". Parce que c’est bien d’aventure dont il s’agit.

Comment peut-on être aussi malheureux dans son pays que l’on est prêt à partir au risque de laisser sa vie ?

Eric et Christian sont passés par là. Parti du Cameroun, Eric a laissé fondre ses muscles le long de la route qui l’a amené au nord du Maroc à côté de l’enclave espagnole de Mélilla. Son visage s’est creusé par la dureté de sa vie caché en forêt ; rongé par cette barrière qu’il voit quand il se lève, quand il se couche, tout le temps. Cette barrière symbolise la frontière avec le paradis rêvé : l’Europe. Il ne vit plus que pour passer cette barrière. C’est son obsession pendant 8 mois. Son cerveau ne raisonne plus que pour trouver la bonne stratégie qui lui permettra de traverser. Il faut être malin, observateur, courageux, et ne plus rien avoir à perdre – à part sa vie.

Il tente une première fois. Raté. Une seconde fois, encore raté. Une troisième, une quatrième, une cinquième…

J’éteins l’ordinateur comme chaque soir, mais rien ne s’éteint. Les histoires restent en moi. Je rentre à la maison avec. Parce que presque 2000 interviews sont passées dans mon petit écran et que leur vie continue, après, ici ou là et dans mon cœur.

Et ce soir-là, les émotions sont décuplées parce qu’un an vient de s’écouler, et c’est à la porte de chez HumanKind Production que viennent de frapper Eric et Christian. Ils sont venus nous raconter la suite de leur aventure… en vrai car à la treizième tentative Eric a réussi ; en y laissant quelques amis et frères.

Il pleurera plus tard. »

Anecdote de production racontée par Maeva issico, monteuse adjointe du film

TATA, LA PROMESSE D'UNE VIE
« Le sourire de Tata est celui d’un enfant mais quand j’écoute son histoire je comprends que ça fait bien longtemps qu’il a été projeté dans une vie d’adulte. Nous sommes au milieu de la campagne sicilienne, dans un centre d’accueil un peu délabré des années quatre-vingt où on interviewe des migrants depuis quelques jours et où Tata attend depuis trois mois. Il attend des papiers, mais surtout il attend la promesse d’une nouvelle vie. Cette vie Tata ne l’a pourtant pas cherchée. Il n’a jamais voulu quitter son pays, ni venir en Europe. »

« Il y a trois ans, c’était un simple écolier dans la ville de Gao où il vivait avec ses parents et sa soeur. Puis l'arrivée des islamistes a tout changé. Un jour sa mère est partie au marché et n’est jamais revenue, tuée car elle ne portait pas le hijab. Quelques semaines après ce meurtre, les islamistes arrivent à l’école de Tata et tente de le recruter. Mais il ne veut pas prendre les armes. Alors au dernier moment, il s’enfuit. On lui tire dans le pied mais il réussit à s’échapper. Soigné par des voisins, terrorisé, Tata décide de prendre la route.

Alors il passe d’un pays à l’autre, travaille un peu pour financer son avancée, ne sait pas où il va, ne sait pas ce qui l’attend, n’a plus d’amis, n’a plus de vie. Il a seize ans. Au bout de deux ans, il se retrouve en Libye. Sans papiers, il est arrêté et envoyé en prison. Torturé tous les jours sans raison, mal nourri, son calvaire va durer six mois. Il a dix-huit ans. Puis un jour, dans la folie qui s’est emparée du pays, on décide de vider les prisons d’une façon étonnante : on met Tata et d’autres comme lui dans une embarcation précaire et les envoie à la mer. Avant de mettre le bateau à l’eau, on les prévient : "Pour vous, c’est soit l’Europe de l’autre côté de la mer, soit la mort assurée ici." Après deux jours de traversée chaotique, Tata débarque en Sicile. L’Europe, il ne l’a pas choisie. Quand je lui demande comment il l’imaginait avant, il me sourit à nouveau et répond qu’il ne l’imaginait pas, n’avait aucune idée de la façon dont le gens vivaient ici et ne savait même pas bien situer le continent européen par rapport à l’Afrique.

Mais une fois en Italie, il se fait des amis parmi les gens qui travaillent dans le centre d’accueil, le gardien, le cuisinier. Il commence à apprendre la langue et veut faire connaitre aux Italiens le pays d’où il vient, veut partager sa culture avec eux. Il a une idée totalement farfelue : construire une case malienne en plein milieu de la campagne sicilienne. Il se met au travail pendant plus de deux semaines et aujourd’hui, fier du résultat, il m’amène dans sa case. Toute en terre et en paille, entourée de maisons typiquement siciliennes, cette case, c’est un peu la métaphore de la vie de Tata : un Malien lâché au milieu d’un pays étranger qui essaye de trouver sa place.

Tata c’est un être humain, ce n’est pas une image vue à la télé ou un chiffre annoncé dans le journal. Aujourd’hui, ils sont plusieurs centaines de milliers à fuir comme lui les pays en conflit. Ils ne viennent pas pour travailler ou dans l’espoir d’un eldorado Européen. Maliens, Érythréens, Somaliens, Syriens, ils fuient le sang, le danger, la mort.

Le jour de notre rencontre, Tata me parle des Européens avec admiration, ils lui ont sauvé la vie en mer, ils pourraient lui offrir des papiers, un travail, un avenir. Je l’écoute et secrètement je rêve que les rêves de Tata ne soient pas à nouveau brisés, qu’il ne soit pas déçu ici comme il l’a été chez lui. Quand on se quitte, Tata me sourit à nouveau et me répète sans cesse : "Il ne faut pas m’oublier." Mais comment pourrais-je l’oublier ? »

Anecdote de tournage en Italie racontée par Anastasia Mikova, journaliste et assistante réalisateur

LES AILLEURS MEILLEURS
« Calais, au Nord de la France, est depuis une dizaine d’années un point de passage pour les migrants qui veulent rejoindre l’Angleterre, pour trouver un travail, rejoindre un frère, mais surtout pour fuir leur pays. »

« Grâce à l’association Salam, qui aide ces personnes dans leurs besoins quotidiens (repas, hygiène, coin pour dormir), nous pouvons installer notre caméra dans un des algécos de leur camp d’accueil. Nous nous retrouvons au milieu de plus de 400 personnes de 20 nationalités différentes, qui veulent changer leur vie, mais qui sont contraintes d’attendre ici. Une attente de plusieurs jours, semaines ou mois, jusqu’au moment hypothétique où ils pourront s’accrocher au-dessous d’un camion et braver la police pour passer la frontière.

Ils viennent du Soudan, d’Afghanistan et d’Erythrée. L’un a souhaité quitter son pays car il n’arrive plus à nourrir sa famille et veut donc tenter sa chance pour avoir un travail lui permettant d’envoyer de l’argent aux siens. Les deux autres ont fui leur pays pour des raisons politiques et de guerre. Ils ont été torturés à plusieurs reprises et partir était donc une question de vie ou de mort. Pour chacun, leur parcours pour rejoindre Calais a duré plusieurs mois. Ils ont tous fait une pause en Libye pour travailler, amasser une bonne somme d’argent afin de payer les passeurs pour rejoindre l’Europe. Leur chemin est semé d’embûches, de faim, de violence, de questions sur leurs choix, de pensées envers leur famille qui compte sur eux. Il y a eu des morts sur la route, mais eux sont là, bien vivants, à Calais.

On sent leur fatigue, les larmes coulent, mais malgré une vie extrême, ils n’ont pas abandonné leur générosité en chemin et ils arrivent encore à sourire. “De tous les trajets migratoires que j’ai faits, aucun n’a été facile. Certains sont plus durs que d’autres, mais on sourit toujours. Parce qu’on a de l’espoir et l’espoir te rend plus fort” nous explique Yousif.

Le lendemain, nous nous préparons à une nouvelle journée d’interviews. Nous arrivons près du camp, mais tout le quartier est encerclé par la police française et il nous est impossible d’y accéder. On attend, impuissants, en quête d’informations. On entend dire que quelques migrants ont réussi à échapper à la police en se cachant dans la ville, mais beaucoup d’autres, suite au gaz lacrymogène tôt ce matin, se retrouvent enfermés dans des bus. La maire de Calais, nouvellement élue, avait promis à ses habitants qu’elle résoudrait “ce problème de migrants”. Quelques instants plus tard, les bus passent sous nos yeux, avec tous ces regards tournés vers nous…

Voilà une année, deux années d’efforts et de sacrifices anéanties par cette action policière et par un vol retour dans leur pays d’origine, de quelques heures.

C’est une des facettes de notre planète que "HUMAN" met en lumière. Comment trouver sa place dans notre monde, si on ne se sent pas bien dans son pays, si il y a guerre, si on a faim ?

Bien sûr que ces migrants, retournés à la case départ, tenteront de revenir. Comment faire autrement que fuir un pays où l’on ne peut pas vivre ? »


Anecdote de tournage à Calais racontée par Hervé Kern, journaliste et assistant réalisateur

CASTING DANS LA MAISON DES ENFANTS DES RUES
« Mexico, huit heures du matin. Nous avançons, chargés comme des mules, entre les étals du marché de Tepito. Comme chaque fois que nous nous rendons dans ce quartier difficile, nous nous efforçons de passer inaperçus. La foule n’est pas encore au rendez-vous, les vendeurs commencent à peine à garnir de marchandises les grilles qui séparent leurs petits boxes bâchés de couleur jaune. Nous enfilons une artère bâchée de bleu. C’est dans cette atmosphère aquatique, entre les postes de télévision tombés du camion et les autoradios de provenance douteuse que s’ouvre la rue piétonne où la Fondation Reconocimiento a pignon sur rue. »

« Nous sonnons. L’entrée paraît bien sombre après le bain de lumière de l’extérieur. De jeunes adolescents sont allongés sur les deux canapés qui encadrent le passage. Nous entamons le tour du propriétaire. Les enfants sont partout. Ils s’interpellent, plaisantent, jouent avec une balle ou encerclent le téléviseur qui braille dans une seconde cour. "Telenovelas", murmure Roberto, notre contact au sein de la Fondation, en haussant vaguement les épaules, les filles adorent ça. Elles sont effectivement nombreuses dans ce salon, sans compter les tout jeunes enfants et même quelques bébés, comme pour illustrer ce que nous conte Roberto : la plupart d’entre elles ont quitté la rue parce qu’elles allaient être maman.

Nous finissons par nous asseoir dans une grande salle un peu sombre. Abigail entre à la remorque de sa petite fille qui semble ravie de rencontrer des inconnus. Elle babille sans arrêt. Abigail pose ses mains sur ses épaules et sourit. Elle est belle, on dirait un Botero. Elle parle doucement, en phrases concises, le regard droit. Oui, elle veut bien nous parler. Cela tombe bien, nous la voulons absolument. Sans rien connaître de son histoire, sans rien savoir de ce qu’elle entend nous dire, simplement pour son sourire et son regard, et ces mains qui se posent délicatement sur les épaules de sa petite fille. Abigail sera notre premier entretien.

Surgit soudain un véritable ouragan. Elle récite son identité d’une traite et se laisse tomber dans un fauteuil dans lequel elle semble encore plus fragile. Viridiana a quinze ans, mais elle en paraît à peine douze. Elle est toute petite. Ses pieds battent une fréquence inaudible, celle de son énergie débordante. Nous rions avec elle. Viridiana emporte notre décision. Nous ne soupçonnons pas encore l’émotion qu’elle fera naître en nous. Le grand rire de Viridiana qui emporte tout, ce grand rire masque aussi de bien terribles années…

Nous voulons désormais un garçon. Deux filles déjà… Aucun ne parvient à nous décider, pourtant. Soit ils refusent de participer à l’exercice, ce qui est légitime, soit ils se montrent d’une si forte timidité que nous peinons à leur arracher deux syllabes. Et puis survient Ricardo avec sa bouille d’afro-mexicain et ses cheveux en bataille. Il entre sur la pointe des pieds, s’assied sans plus de bruit, en équilibre sur le bord du fauteuil, les mains coincées entre ses genoux. Il nous regarde, balbutie son nom et puis autre chose d’inaudible. Je me penche vers lui et lui demande de répéter. "Je veux le rôle", souffle-t-il, "je veux être dans le film". Ricardo l’ignore encore, mais il vient de réussir son premier casting. »

Anecdote de tournage au Mexique racontée par Erik Van Laere, journaliste et assistant réalisateur

DEGEMER MAT E BREIZH
« Marine et moi sommes dans la boulangerie de Josselin, en Bretagne. C’est dans cette ville morbihannaise que nous passerons les cinq prochains jours, en compagnie de Michelle, la propriétaire. Véritable magicienne : elle se donne pour objectif invariable de donner la "banane" aux bougons qui se dirigeraient vers son magasin. Et ça fonctionne ! En l’espace de quelques minutes, nous constatons avec joie que Michelle rend le sourire à tous ses clients, même les plus maussades. Qu’il s’agisse d’habitués ou de parfaits inconnus. »

« Cette commerçante d’exception jouera, le temps d’une semaine, un rôle fondamental pour le bon déroulement de notre tournage. La boulangère, qui connaît "le tout Josselin" nous met en relation avec nos futurs interviewés. Elle endosse ainsi le rôle du "fixeur", cet homme ou cette femme de l’ombre souvent sans statut, et pourtant sans qui les tournages prévus en France comme à l’étranger n’auraient jamais lieu… ou du moins rarement dans d’aussi bonnes conditions. C’est l’allié(e) indispensable du journaliste, de l’assistant réalisateur, en bref, de l’équipe de tournage qui débarque dans un endroit inconnu, pour aller chambouler le quotidien de ses habitants. Certes, nous ne sommes ni à Homs ni à Bangui, et Michelle n’a pas comme mission de nous protéger. Mais l’érosion de la confiance en les médias a fait son bout de chemin… et rares sont ceux qui souhaitent témoigner face caméra.

C’est dans cette commune que nous redécouvrons un trait de caractère parfois oublié : l’humilité. Défilent devant nos yeux de nombreux hommes et femmes refusant de s’adonner à l’exercice car persuadés de "n’avoir rien à dire d’intéressant", de n’être "qu’un tout petit rien dans ce grand monde". Et là encore, c’est Michelle qui prend le relais et qui sait trouver les mots justes pour convaincre quelques personnes de passer un peu de leur temps avec nous, et nos effrayantes caisses de matériel cinéma.

Finalement, la confiance nécessaire s’installe et le cercle vertueux pointe le bout de son nez. Une, deux… quatre… sept… douze personnes viennent se livrer devant l’objectif, pour nous raconter leur quotidien à l’usine, l’importance qu’ils accordent à leur famille, les choix de vie qui les ont conduits là où ils sont désormais, leurs rêves les plus fous, leurs ambitions secrètes parfois soufflées, exprimées à demi-mot.

Puis vient le tour d’interviewer Michelle. Sans surprise, c’est elle qui nous parle le mieux de cette confiance, acquise au fil des années. Vingt-cinq ans à partager des confidences et à faire naître des amitiés : "j’ai découvert cette profession par hasard, parce que quand on épouse un boulanger… et bien on devient boulangère ! Ce qui me plait, c’est de donner de bonnes choses aux gens, de les voir repartir avec le sourire. La relation qu’on peut avoir avec certaines personnes est formidable. Ce n’est pas seulement un échange client/vendeur. C’est plus que cela. Les gens nous confient plein de choses ! Après c’est à nous d’être de vrais confidents… "confidentiels". On connaît leurs petits soucis, leurs petits bonheurs, les membres de leur famille. Ils nous accordent leur confiance, et c’est quelque chose que l’on doit mériter".

C’est finalement ce même sentiment qui nous aura conduites, Marine et moi, à rencontrer tous ces gens dont nous n’oublierons ni le parcours de vie, ni la force et l’humilité qui les caractérisent. »

Anecdote de tournage en Bretagne racontée par Mélina Huet, journaliste et assistante réalisateur

LA CANNE ET LE KEFFIEH
« En le voyant arriver au loin, la tête couverte d’un keffieh blanc maintenu par un agal, le corps lourdement appuyé sur sa canne, la démarche frêle et les mains tremblantes, je m’étais précipitée à ses côtés pour lui offrir le bras. Mon approche et mes bonnes intentions furent vaines et gentiment repoussées. En dépit du long et imposant escalier qui le séparait du lieu de l’interview, Youssef Hassan n’était pas de ceux qui souhaitaient que l’on s’incline devant leur âge et leurs faiblesses. »

« En dépit du long et imposant escalier qui le séparait du lieu de l’interview, Youssef Hassan n’était pas de ceux qui souhaitaient que l’on s’incline devant leur âge et leurs faiblesses. Il n’était pas là non plus pour tuer ses heures d’hiver dans des discussions affables, caféinées et biscuitées. Mes salamalecs sincères n’avaient eu que peu d’effet sur lui, mais peu m’importait, j’étais sous le charme de sa coiffe et de sa fière allure, reconnaissante de sa présence dans notre auberge à Tyr.

Une fois installé sur la petite chaise en bois, Youssef n’avait qu’une seule urgence : crier son amour pour la Palestine à la Planète, crier son désir de justice, de patrie et de droit, "plus chers que l’âme" pour lui. Il était venu pour ça, il avait fait le déplacement à l’âge de 82 ans, faute d’espace chez lui, pour ça. Le temps que je prenais pour mes questions était un temps de trop pour lui. Il avait trop à dire, trop à recréer, trop à maudire : ses souvenirs de jeunesse, son passé de fils d’agriculteur, l’entente qui existait autrefois entre Juifs et Arabes, les terres de son père qui jouxtaient celles des kibboutz, sa sortie du pays en 1948 à l’âge de 21 ans ne s’imaginant pas que ce serait pour la dernière fois, ses kilomètres de marche les poches vides, la clé à la main, les promesses non tenues par les Arabes, ses descentes aux abris, la démolition de sa boutique pendant la guerre du Liban, l’accouchement de sa femme seule et désemparée…

La moindre de mes relances le faisait parler plus fort, plus haut, plus rauque. A un moment de l’interview, je me souviens être sortie de sa voix pour entrer dans ses yeux à l’iris bleuté et flouté par l’âge. Une digression de courte durée pendant laquelle je les regardais crier, imaginer et palper l’impalpable. Son appel à la reconnaissance dont nous, occidentaux, et moi, libanaise, connaissions déjà les grandes lignes m’avait bouleversé. Parce que dans sa voix d’homme mûr, dans sa barbe blanche et ses yeux divergents, j’ai lu l’urgence d’un dernier témoignage. J’ai décelé la peur de redevenir poussière sans laisser de trace. J’ai vu une vie d’errance vécue en apnée dans un passé dont il ne subsiste plus que le vent qui balayait autrefois les champs de blé. Je n’étais alors plus maronite ou franco-libanaise, je n’étais plus journaliste en quête de récits de vie, j’étais spectatrice de son humanité, aux premières loges d’un cœur à cœur poignant entre la mémoire et la mort. J’assistais impuissante à l’hommage d’un homme rendu à sa Planète enfouie, sa Planétine, la Palestine.

Vint ensuite une deuxième urgence qui mit un terme à la rencontre. "Hajj" Youssef Hassan, pèlerin ayant éprouvé et foulé la Mecque, était attendu par "Hajjé", sa pèlerine et par Dieu. Appuyé sur sa virgule en bois, le keffieh bien en place, il reprit la route pour la quatrième prière de la journée, celle qui commence juste après le coucher du soleil… »

Anecdote de tournage au Liban racontée par Mia Sfeir, journaliste et assistante réalisateur

ROSLIN
« In. Out. In. Out. Je sors d’une semaine de dérushage comme on sortirait d’un séjour intensif en réhab. Plusieurs semaines de tournage laissent place au calme du quotidien. Pour transition, une petite semaine devant l’écran à revoir les visages rencontrés, à écouter la parole recueillie. 12 heures par jour à revoir les interviews tournées, à digérer les histoires de vie qu’on s’est injectées. Histoire de redescendre, histoire d’atterrir. »

« In. Out. In. Out. Les passages les plus forts de chaque interview sont sélectionnés. Mais entre les vérités personnelles et autres réponses données, il y a les silences, les questions, les mises au point et autres ajustements techniques. Je souris ou grimace en laissant défiler ces pauses où je retrouve mon expérience d’intervieweur, de grand curieux. Je souffle. Malgré la caméra et les deux mètres qui nous séparaient, il y a bien eu rencontre. Souvent, je me suis retrouvé, nous nous sommes reconnus. Parfois aussi, je me suis perdu.

In. Voilà Roslin, ancienne prostituée devenue recycleuse dans les quartiers chauds d’Oakland, malicieuse comme une gamine, lucide dans sa torpeur, que j’interviewe chez Ricardo, un pasteur mexicain résidant illégalement aux Etats-Unis depuis 23 ans. Roslin raconte les bonheurs de la pêche à la canne en Louisiane lorsqu’elle était enfant. Roslin s’étonne d’une société qui ne veille pas sur tous ses vieux et sur tous ses mômes – puisque les uns sont nos racines et les autres notre avenir. Roslin se lève au milieu de notre interview et m’embarque une heure pour ramener chez elle une amie, une vieille femme convalescente qui sort de l’hôpital. "Tu me demandais comment je montre mon amour aux autres ? Voilà comment. La fin de l’interview attendra." Out.

In. Revoilà Roslin qui m’annonce de but en blanc que, oui, elle a bien connu la discrimination… surtout lorsqu’on a pendu son demi-frère par le cou à un arbre et que des croix brûlaient dans son jardin. Mais, oui, elle pardonne… parce que nous saignons tous d’un même sang rouge… parce que c’est surtout à soi qu’il est dur de pardonner. Et voilà Roslin qui fait des grimaces et des blagues pendant la séance de portraits de fin d’interview, et puis Roslin qui repart dans les rues. Out.

In. Out. In. Out. Mon séjour en réhab se finit. La fatigue et le décalage horaire dans les dents, on dérushe, on fait des choix, on fait le tri, on se retrouve, on atterrit. »

Anecdote de tournage aux Etats-Unis racontée par Emmanuel Cappellin, journaliste et assisant réalisateur

RIO DE JANEIRO, QUARTIER DE SIQUEIRA CAMPOS
« Zica arrive dans un grand éclat de rire, avec des mouvements de tête qui mettent en valeur sa longue chevelure bouclée. Femme d’affaire afro-brésilienne, survitaminée, elle fait fortune avec des salons de coiffure dédiés à la beauté des chevelures noires. D’après Jérôme, le fixeur, elle s’exprime très bien sur la fierté noire au Brésil, et sur le succès en affaires. Elle est venue avec la directrice de la communication de sa société qui tient à être présente pour l’interview, ce qui pour nous n’est pas bon signe. Nous leur expliquons que c’est une interview très personnelle, que cela ne portera pas sur l’entreprise en elle-même mais sur Zica, qu’il est extrêmement important qu’elle parle d’elle, en utilisant le "je", et que si elle parle de son entreprise, cela doit uniquement nous aider à comprendre l’importance de celle-ci dans sa vie, etc. »

« L’interview commence, et rapidement, Zica parle de sa marque, ses produits, elle a un mal fou à en sortir et nous passons à côté de tout ce qu’elle pourrait nous dire de touchant. Alors que le potentiel est là. Nous avons beau lui expliquer le principe, lui donner des exemples, cela ne fonctionne pas.

En fait, c’est souvent compliqué d’expliquer ce projet, qui pourtant repose sur l’idée si "simple" de poser à tous les mêmes questions. Mais il nous faut une réponse à la fois personnelle ("utilisez bien le « je » surtout pas le « on » !"), illustrée ("si possible, donnez un exemple concret qui permet à tous de comprendre ce que vous avez en tête !"), contextualisée ("on ne sait rien de vous, ni d’où vous vivez et à quoi peut ressembler votre vie, c’est important de nous donner quelques éléments qui permettent de comprendre") le tout en – si possible – moins d’une minute, et sachant que chaque réponse est autonome, donc, qu’il faut répéter certains éléments, si cela fait sens dans la réponse. Tout cela, il faut pouvoir le dire sans noyer la personne dans un flot d’infos, et maintenir une ambiance sympathique pour ne pas qu’elle ait l’impression de mal répondre ("il n’y a pas de mauvaise réponse, tout est intéressant dès lors que vous parlez de vous, et vraiment de vous !")…

Bref, la magie de ces interviews, c’est que lorsque ça fonctionne, cela ressemble à un magnifique voyage intérieur qu’une personne nous fait partager… mais quand ça ne marche pas, c’est parfois très énervant, surtout lorsque l’on sent qu’on a en face de nous une personnalité forte. Et là, avec Zica, ça ne fonctionne pas. Avec Chloé, la caméraman, nous décidons d’arrêter l’enregistrement, et nous discutons à bâtons rompus avec Zica, en l’interrogeant sur ce que cela représente pour elle de faire travailler des milliers de personnes, alors qu’elle est née dans une favela… et soudain le déclic ! Elle comprend en quoi son expérience pourrait être inspirante pour d’autres personnes, en quoi, ce qui rend son témoignage essentiel, ce n’est pas sa boite en tant que telle mais la manière dont elle a grandi en devenant femme d’affaires, comment elle a appris à prendre confiance en elle, etc.

Nous rallumons la caméra. Zica nous offre des réponses splendides, courtes, illustrées, personnelles et universelles, le tout avec une spontanéité bouleversante. Ca a marché. Et dire que nous étions à deux doigts de passer à côté. »

Anecdote de tournage au Brésil racontée par Isabelle Vayron, journaliste et assistante réalisateur

RETOUR AUPRÈS DES MIGRANTS DE CALAIS
« Quelques mois après un premier tournage à Calais, une équipe de HUMAN est retournée rencontrer les migrants qui continuent d’affluer dans la ville. »

« Le campement où la première équipe était installée en juillet n’existe plus. Les lieux ont changé ainsi que les personnes : certains migrants sont passés en Angleterre, d’autres ont été raccompagnés dans les centres de rétention quelque part en Europe. A quelques minutes en voiture du studio monté pour ces interviews, il existe toujours la "jungle", où plusieurs centaines de tentes s’organisent autour d’un terrain de foot, à moitié dans la forêt, à moitié sur le terrain vague d’une zone industrielle calaisienne. Lorsque l’équipe de "HUMAN" y arrive, une partie des migrants est occupée à ériger une église à l’aide de bâches en plastique et de palettes recouvertes de tapis.

D’autres espaces sont investis, dont l’ancienne usine Galloo, plus proche du centre-ville, où se sont installés 200 migrants environ. Une odeur de feu de bois y règne en ce mois de novembre particulièrement froid.

Le contact avec les migrants est profondément altéré depuis quelques temps. La vie est plus difficile dans ces conditions climatiques et les médias ne cessent de les solliciter. Ils sont prêts à parler, mais montrer leur visages est souvent trop dangereux pour eux ou leur famille restée dans le pays qu’ils ont fui. Ils n’ont souvent pas envie de se dévoiler dans cette situation qu’ils espèrent la plus temporaire possible. La sécurité autour des passages possibles vers le Royaume-Uni est drastiquement renforcée et les policiers sont plus nombreux – sans compter que la population de migrants a triplé depuis juillet, atteignant 2500 en novembre.

Des conditions plus exigeantes rendent l’approche plus délicate. Pourtant, une dizaine de migrants ont confié leur histoire, leur parcours, leurs peurs et leur espoirs devant la caméra de "HUMAN". »

Anecdote de tournage à Calais racontée par Marine Ottogalli, opératrice de prises de vue et assistante réalisateur

DADAAB, CET IMMENSE REFUGE À CIEL OUVERT
« Nous partons de Nairobi pour nous rendre à Dadaab, à l’est du Kenya où nous allons passer 10 jours à faire des interviews. Mais la ville de Dadaab est au "bout du monde" : il faut une longue journée de route en convoi sécurisé pour l’atteindre à l’extrémité du pays près de la frontière somalienne. Une route d’asphalte interminable, puis une piste poussiéreuse mène dans ces confins. Ce n’est pas un hasard si Dadaab est si "loin" : 500 000 personnes habitent ici à proximité de leur pays d’origine, car la 3e ville du Kenya est en fait le plus grand camp de réfugiés du monde. Somaliens principalement mais aussi Ethiopiens ou Congolais. Tous ont quitté leur pays pour fuir. Fuir la guerre, la sécheresse, ou les traditions mortifères. Certains sont là depuis 20 ans, depuis l’ouverture du camp par le HCR quand la guerre éclata en Somalie et poussa sur les routes de l’exil des millions de Somaliens. »

« 5 camps sont répartis sur 50km2 autour du village originel de Dadaab pour accueillir ces exilés. Nous sommes accueillis dans le 6e campement : celui des ONG. 5 000 travailleurs humanitaires vivent au cœur d’une enceinte bien surveillée : hauts murs en sac de sable surmontés de barbelés, contrôle drastique de la sécurité à l’entrée. Nous ne réalisons pas en y entrant que nous n’en ressortirons que 15 jours plus tard !

La situation sécuritaire à Dadaab s’est détériorée ces derniers mois, des milices somaliennes sèment la terreur dans les camps visant police kenyane et humanitaires étrangers. Deux d’entre eux sont toujours retenus en otage. Depuis quelques mois les employés des ONG ne se rendent donc plus sur le terrain et travaillent depuis leur bureau du campement. Alors nous serons nous aussi cantonnés dans cette forteresse où nous montons notre studio. Nous ne pourrons aller à la rencontre des nos futurs interviewés comme de coutume, ce seront eux qui devront venir à nous. Pendant deux semaines nous recueillons les témoignages de ces exilés devenus prisonniers de leur condition.

L’absurdité de la guerre poursuit ces réfugiés jusque dans leur exil où leur situation est ubuesque : recueillis dans ces camps devenus des simili-villes, ils ne sont plus vraiment somaliens et ne seront jamais kenyans. Le Kenya accueille ces rescapés par devoir humanitaire mais leur présence est censée n'être que temporaire. Le Kenya ne peut pas donner la nationalité à ces 500 000 personnes. Est-ce à cause de leur religion musulmane qui soudainement ferait basculer l’équilibre religieux du pays s’ils devenaient Kenyans ? Est-ce parce que le pays ne peut pas absorber 500 000 nouveaux bras à qui trouver du travail ? Une première génération est née dans les camps, et aujourd’hui la deuxième génération de "Dadaabiens" voit le jour.

Les réfugiés sont interdits officiellement de travail, ils doivent vivre d’une aide humanitaire de plus en plus ténue alors que leur famille au gré des mariages et des naissances ne fait que grossir. Alors, quand loi et réalité de la vie sont si incompatibles, la survie est plus forte et l’homme contourne. Les trafics et le travail illégal sont devenus la norme, la loi est l’exception. Ce sont des histoires de lutte, de survie que nous écoutons et enregistrons pendant 2 semaines, la voix de ceux qui ont tout perdu, famille, biens, et jusqu’à leur identité. »

Anecdote de tournage au Kenya racontée par Sibylle d'Orgeval, journaliste et assistante réalisateur

Rencontrez Mia et Emmanuel au festival Burning Man en 2013, Black Rock Desert, Etats-Unis

HUMAN THE MOVIE
Crédits : histoire

Merci à :

Florent Gilard
Nuno Pires
Mélina Huet
Valentin Wattelet
Sterenn Hall

Crédits Photos :

Jérémy Frey
Marine Ottogalli
Chloé Henry-Biabaud
Hervé Kern
Emmanuel Cappellin

Un projet de la Fondation GoodPlanet et de la Fondation Bettencourt Schueller en partenariat avec le Google Cultural Institute

Remerciements : tous les supports
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