1945 - 1995

Les foyers de travailleurs migrants en France

Association Génériques

Cette exposition permet de découvrir à travers des documents d’archives (affiches, périodiques, photographies, tracts..), l’histoire et la mémoire des foyers de travailleurs migrants entre 1945 et 1995. Dans la période de l’après-guerre, afin de pallier l’insuffisance de main d’œuvre à laquelle se heurte le pays en reconstruction, la France encourage l’immigration étrangère et coloniale. Mais alors que l’immigration ne cesse de croître, le pays fait face à une crise sévère du logement étendue plus particulièrement aux plus démunis comme les travailleurs immigrés qui vivent souvent dans des conditions misérables dans des bidonvilles, des baraques de chantier, des foyers-hôtels, des caves.

En 1956, l’Etat prend en charge la question du logement des travailleurs immigrés avec la création de la Sonacotra dont la mission est le financement, la construction et l'aménagement de locaux d'habitation pour les « Français musulmans d'Algérie ». Alors que des initiatives privées (associatives, caritatives ou patronales), soutenues par les pouvoirs publics, proposent des solutions de logement aux travailleurs immigrés, le modèle du foyer Sonacotra domine dans les années 1960. Puis, avec l’arrivée des travailleurs africains, de nouvelles structures comme l’AFTAM ou la Soundiata voient le jour afin de gérer des foyers destinés uniquement à ces populations. Dans les années 1970, les grandes grèves des loyers organisées par des comités de résidents autonomes touchent des centaines de foyers et font plier les autorités. En 1995, le gouvernement décide la transformation progressive des foyers de travailleurs migrants en résidences sociales, signalant ainsi leur fin programmée.

Cette exposition permet de revisiter cette histoire méconnue et souvent ignorée, et de replacer les foyers de travailleurs migrants dans une perspective historique qui croise à la fois l’histoire de l’immigration et celle du logement.

La Tour Carrée, l'un des premiers aménagements réalisés entre 1950 et 1952, quartier Battant, Besançon, Migrations Besançons/©Jean Bévalot
L'intérieur de la Tour Carrée, 1952, Migrations Besançon/©Jean Bévalot
Foyer de travailleurs nord-africains à Firminy, années 1950, AM de Saint-Etienne/Fonds Léon Leponce

Les premiers foyers de travailleurs migrants (FTM)

Si, avant 1945, le logement des travailleurs immigrés est tenu à l’écart de l’action publique, des premiers foyers de travailleurs coloniaux voient le jour dans le département de la Seine durant l’entre-deux-guerres. La gestion de ces premiers foyers est confiée à la Régie des foyers nord-africains placée sous la responsabilité directe de la Préfecture de police de Paris. Celle-ci tente alors, par le biais du logement, de contrôler et de sédentariser les travailleurs « indigènes » susceptibles de rejoindre les organisations nationalistes qui commencent à inquiéter les autorités.

Après 1945, alors que l’immigration ne cesse d’augmenter (1,9 million en 1946, 4 millions en 1982), l’Etat encourage et soutient la construction de foyers de travailleurs migrants. L’objectif étant, d’une part, la résorption des bidonvilles situés en périphérie des grandes villes et dans lesquels vivent, dans des conditions misérables, les travailleurs immigrés et leurs familles. Puis, d’autre part, de fournir des logements aux travailleurs immigrés isolés qui occupent des hôtels meublés ou des baraquements souvent insalubres et sans aucun confort.  C’est ainsi que des associations soutenues par les pouvoirs publics – telles que l’Association des foyers nord-africains de la région parisienne (créée en 1947), l’Association d'aide aux travailleurs migrants région lilloise (1953) ou l’Association des foyers nord-africains de Meurthe-et-Moselle (1953) -  se chargent de la gestion de foyers de travailleurs immigrés.

Bidonville de Bizis, 1956, © Henri Salesse/MEDDE-MLETR
"La voix du travailleur algérien", organe d'information de l'USTA, supplément spécial du 1er mai 1960 dénonçant, entre autres, les conditions de logement des travailleurs algériens en France.

Les foyers Sonacotral-Sonacotra

Dans les années 1950, la crise du logement (logements insalubres, vétustes, sans eau courante, surpeuplés..) qui sévit en France frappe de plein fouet les immigrés, et en dépit des efforts de certaines associations, les ouvriers immigrés restent très mal logés.

En 1956, l’Etat s’implique en finançant la Sonacotral (Société nationale de construction de logements pour les travailleurs algériens) ; elle devient Sonacotra (Société nationale de construction de logements pour les travailleurs) en 1963. Société d’économie mixte, placée sous contrôle de l’Etat (principalement le ministère de l’Intérieur), la Sonacotra a pour objectif le financement, la construction et l'aménagement de locaux d'habitation pour les « Français musulmans d'Algérie » (selon la dénomination institutionnelle). Comme le notent les historiens, l’objectif, en pleine guerre d’Algérie, est aussi l’encadrement et le contrôle d’une population fortement soupçonnée de constituer un « front intérieur » ; on compte alors 300 000 Algériens en métropole, soit près de 15 % de la population masculine adulte musulmane algérienne.

Construction d'un foyer à Montpellier, années 1960, DR/Adoma
Construction d'un foyer à Bagnolet, 1970, DR/Adoma
Construction d'un foyer à Nanterre, 1967, DR/Adoma
Construction d'un foyer de travailleurs migrants à Nanterre, 1968, DR/Adoma

La Sonocotral utilise aussi bien de vieux immeubles que des usines désaffectées qu’elle réhabilite et transforme en lieux de vie. Plus tard, elle gère la construction de nouveaux immeubles sur plusieurs étages, souvent à l’écart des centres villes. Le modèle à l’intérieur reste plus ou moins le même : chambres collectives ou individuelles (5 à 9 m2), cuisines et sanitaires collectifs, salles communes, règlements stricts... A l’intérieur des foyers, les résidents décrivent des rapports tendus avec les gérants et des conditions de vie difficiles ; certains assimilent le foyer à une prison. Lors des grèves des loyers qui touchent essentiellement les foyers Sonacotra dans les années 1970-1980, les résidents n’auront cesse de demander le renvoi des gérants « racistes » et l’annulation des règlements intérieurs jugés trop sévères et dégradants.

Salle de télévision, foyer Karl Marx Sonacotra à Argenteuil, années 1970, Coll. Génériques/Fonds Saïd Bouziri
La largeur d'une chambre, foyer Karl Marx Sonacotra à Argenteuil, années 1970, Coll. Génériques/Fonds Saïd Bouziri
Cuisine, foyer Karl Marx Sonacotra à Argenteuil, années 1970, Coll. Génériques/Fonds Saïd Bouziri
Foyer de Cormeilles-en-Parisis, années 1970,Coll. Génériques/Fonds Saïd Bouziri
Réglement intérieur du foyer-hôtel de Saint-Denis, rue David Siqueiros, 6 octobre 1975, Coll. Génériques/Fonds Saïd Bouziri

« A l’intérieur [du foyer] régnait une discipline quasi militaire : il fallait rentrer à telle heure, ne pas sortir le soir, ne recevoir personne… Chacun avait une chambre de 9 m2 – dans la plupart des foyers, elles faisaient 6 m2 – dans laquelle on ne pouvait apporter aucun meuble personnel, ni télé, radio ou tourne-disque. Juste un réveil. Chaque semaine, on devait déposer nos draps à la porte pour en recevoir des propres. En cas d’oubli, le gérant – souvent des anciens parachutistes de la guerre d’Algérie – entrait chez nous avec un passe pour les prendre. Ce qui lui permettait en même temps de vérifier “si tout est en ordre”. Nous ne pouvions préserver aucune intimité et nous ne nous sentions pas respectés. On pouvait regarder la télévision dans la salle foyer commune, mais au-delà d’une certaine heure, extinction des feux obligatoire. Pourtant, malgré cette vie de caserne, la solidarité qui régnait adoucissait quelque peu nos conditions de vie.» 

Témoignage d’un jeune travailleur algérien logé dans un foyer à Bagnolet en 1975.

Foyers de Nanterre, Saint-Denis, Issy-les-Moulineaux, années 1960, Archives EATM
Foyer de Genevilliers, extérieur, années 1960, archives EATM
Foyer de Genevilliers, chambrées, années 1960, archives EATM

Les autres foyers

Si le modèle de foyers Sonacotra domine dans les années 1960-1970, il n’est pas unique. Il est régulièrement remis en question par les travailleurs immigrés qui n’hésitent pas à contester la gestion autoritaire des foyers et à le délaisser pour d’autres types de foyers. Parmi ces autres modèles de foyers, on peut citer le « foyer soleil », plus répandu en province, comprenant un foyer central auquel sont rattachés des logements extérieurs situés dans d’autres immeubles. L’objectif est de placer les résidents des foyers au centre du tissu urbain et de favoriser les contacts avec les habitants des logements voisins. D’autres foyers, issus d’initiatives privées (patronales ou associatives) ou publiques (ministère du Travail, Fonds d’action sociale..), existent également en région parisienne, où se concentre la majorité du parc locatif, mais aussi dans d’autres régions, comme, par exemple, en Alsace avec le Comité d'action sociale nord-africaine du Haut-Rhin (CASNAHR) créé en 1950 ou en Rhône-Alpes avec la Maison de l’Afrique du Nord créée en 1951.

La réorganisation de l’Ile-de-France en 1964 influe grandement sur la gestion des foyers entre Paris et les départements qui composent la nouvelle région administrative. Alors que les nouveaux départements franciliens transfèrent la gestion des foyers au secteur privé, Paris les conserve en les plaçant sous la responsabilité de son bureau d’aide sociale en tant qu’établissement d’accueil pour travailleurs migrants (EATM).

Foyer Saint-Denis, extérieur, années 1960, archives EATM
Foyer Saint-Denis, salle commune, années 1960, archives EATM
Siège de l'EATM, rue Clairaut, Paris 17e, années 1960, archives EATM
Siège de l'EATM, rue Clairaut, Paris 17e, années 1960, archives EATM
Foyer de la rue de Vaugirard, Paris 15e, dispensaire, années 1960, archives EATM
Foyer de la rue de Vaugirard, Paris 15e, dispensaire, années 1960, archives EATM

Les « foyers africains »

Avec le nombre croissant de travailleurs en provenance de l’Afrique subsaharienne se pose la question du logement de ces populations issues de l’ancien empire colonial. De nouvelles associations voient le jour afin de gérer des foyers destinés uniquement aux travailleurs africains. Parmi celles-ci, on peut citer l’Association pour la formation technique de base des Africains et Malgaches (AFTAM), créée en 1962, ou l’association Soutien union dignité accueil du travailleur africain (Soundiata), créée en 1963. L’AFTAM est liée à la création du ministère de la Coopération qui voit le jour en 1961. A la différence de la Sonacotra, le ministère de l’Intérieur a un rôle limité au sein du conseil d’administration de l’AFTAM. L’accent est mis sur la collaboration entre les ministères de la Coopération, de l’Education nationale et des représentants des associations de travailleurs africains. Outre le logement, ses activités principales sont le développement et la formation, deux dispositifs jugés indispensables pour la bonne insertion des travailleurs africains en France ainsi que le retour dans leur pays d’origine. La Soundiata est fondée par des militants catholiques progressistes proches, entre autres, de l’Action catholique et de la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC). Comme l’AFTAM, les activités de la Soundiata dépassent celles du logement. L’insertion et la coopération sont également mises en avant, et, dans la plupart des cas, les directeurs des foyers Soundiata sont des Africains.

Mais en dépit des initiatives de certains patrons et d’associations, les foyers dits « sauvages »  tenus par des propriétaires privés continuent de loger de nombreux travailleurs immigrés qui ne souhaitent pas ou n’ont pas les ressources suffisantes pour payer un loyer jugé élevé. Les conditions d’insalubrité et d’insécurité dans ces foyers sont extrêmes : surpopulation, pas d’eau courante, pas d’électricité, bâtiments vétustes non entretenus... C’est dans un de ces foyers « sauvages » que périssent, le 1er janvier 1970, à Aubervilliers, cinq travailleurs africains.

Journal du canton d'Aubervilliers, 9 janvier 1970, AM d'Aubervilliers

Le drame d’Aubervilliers

Au début de l’année 1970, suite à la mort par asphyxie de cinq travailleurs africains dans un foyer « sauvage », la question du logement immigré connaît un retentissement national à la fois politique et médiatique.

« Le drame d’Aubervilliers » a lieu dans la nuit du 31 décembre 1969 au 1er janvier 1970, lorsque quatre travailleurs sénégalais et un travailleur mauritanien logés dans un foyer taudis non chauffé au 27 rue des Postes à Aubervilliers meurent asphyxiés dans leur sommeil alors qu’ils tentent de se réchauffer avec un poêle à bois improvisé et défectueux. Alors que les accidents de ce type ne sont pas rares dans les bidonvilles et les foyers « sauvages », cet événement reçoit un traitement médiatique particulier.  C’est ainsi que la sortie des corps des cinq victimes est suivie et retransmise dans les journaux télévisés des deux chaines de télévision nationales. La presse écrite, locale et nationale, s’empare aussi du sujet, en mettant en lumière les conditions de logement misérables des travailleurs immigrés ou, à l’inverse, en dénonçant le caractère incontrôlé de l’immigration africaine.  Le 10 janvier, des milliers de personnes, parmi lesquelles des intellectuels et des personnalités politiques comme Jean-Paul Sartre, proche de la gauche prolétarienne, Kateb Yacine, écrivain algérien, ou encore Michel Rocard, secrétaire national du Parti socialiste unifié (PSU), assistent aux obsèques des cinq victimes qui sont enterrées au cimetière parisien de Thiais. Les résidents des foyers aussi se mobilisent. Dans un foyer d’Ivry-sur-Seine, la mobilisation des résidents, qui débute en 1969 autour de la question des conditions de vie, connaît ainsi un regain de tension avec plusieurs interventions des forces de l’ordre. 

Logements de travailleurs africains au 12, rue Delain à Saint-Ouen, avril 1970, photothèque MEDDE-MLETR
Chambrée
Poêle
Commune, organe central des Comités de Locataires, 1970,  Coll. Génériques/Odysséo
Affiche du Comité de coordination, années 1970, Coll. Génériques/Odysséo
Tract du Comité de coordination, années 1970, Coll. Génériques/Odysséo
Soirée artistique en faveur des grévistes Sonacotra, années 1970, Coll. Génériques/Odysséo

Les grèves des loyers

Alors qu’au début de l’année 1970, le drame d’Aubervilliers connait un retentissement politique et médiatique important et que les bidonvilles, où vivent de nombreuses familles immigrées, disparaissent progressivement pour laisser place à de grands ensembles, la question des foyers se place au centre des luttes immigrées.

En 1975, à la suite de hausses successives de loyers dans les foyers Sonacotra (+30% en janvier 1975), des résidents se mobilisent et refusent de payer leur loyer.  La révolte part de foyers franciliens (Grésillons à Gennevilliers, Romain Rolland et Allende à Saint-Denis). Très vite, le mouvement s’élargit et de grandes grèves des loyers, qui mobilisent environ 20 000 résidents, ont lieu dans toute la France entre 1975 et le début des années 1980. Elles touchent aussi bien les foyers Sonacotra que de plus petites structures comme, par exemple, ceux du Comité haut-rhinois d'action sociale en faveur des travailleurs migrants (COTRAMI) à Mulhouse.

Farouk BELKEDDAR

Farouk Belkeddar arrive à Paris d’Algérie en 1969.  Militant de l’Union nationale des étudiants algériens (UNEA) il a en charge l'implantation du Parti de l’avant-garde socialiste d’Algérie (PAGS) dans l'immigration algérienne en France. Il travaille dans l'organisation de cellules dans les foyers de travailleurs migrants et participe à de nombreuses luttes de résidents. Farouk Belkeddar est l’un des fondateurs de l’association Génériques.

Affiche annonçant le gala de soutien à la Mutualité, 15 septembre [1973], Coll. Génériques/Odysséo
Affiche du Comité de soutien de Montreuil, 1974, Coll. Génériques/Odysséo

Les grévistes s’organisent en comités de coordination autonomes (les « Sonacos ») qui dénoncent les hausses des prix, les règlements quasi-militaires ainsi que l’attitude des propriétaires et des « gérants  racistes ». Devant l’ampleur de la mobilisation et la détermination des comités de coordination, les autorités utilisent tant l’arsenal législatif que la force pour mettre fin au mouvement. C’est ainsi que de nombreux résidents délégués sont expulsés de France vers leur pays d’origine, ce qui ne fait qu’accroître les tensions et la mobilisation.

Les revendications des immigrés sont exposées dans des tracts et périodiques qu’ils rédigent, publient et distribuent aux abords des usines et des foyers : « La Sonacotra vole les ouvriers. La Sonacotra emprisonne les ouvriers en leur interdisant tout droit, toute liberté et en installant des gérants racistes, provocateurs et diviseurs. La Sonacotra condamne les ouvriers à vivre en célibataire. » Ces luttes démontrent l’élaboration des revendications et des mobilisations des immigrés. Elles ont un certain effet puisqu’elles donnent lieu à des accords avec la Sonacotra qui finira par accorder aux travailleurs des droits autrefois interdits dont le droit de visite, le droit de réunion et la participation des travailleurs à la gestion des foyers.

Assane BA

Suite à sa participation aux mouvements de contestation étudiants au Sénégal en 1968, Assane Ba est forcé de quitter son pays. A Paris, où il s'installe, il découvre la réalité des foyers de travailleurs immigrés, lieux de partage et de vie commune entre Africains. Il demande à intégrer le foyer Sonacotra Noue à Montreuil au début de années 1970. Au moment des premières grèves, il est nommé délégué de son foyer et participe aux activités du comité de coordination.

Plateforme revendicative du Comité de coordination des foyers Sonacotra en grève, années 1970, Coll. Génériques/Fonds Saïd Bouziri
La lutte des travailleurs immigrés du foyer Aubert-Artel à Grenoble, récit d'un locataire, 1973, Coll. Génériques/Fonds Saïd Bouziri
Appel du Comité de coordination des foyers Sonacotra en grève des loyers. Meeting samedi 2 avril [1977], Paris, Coll. Génériques/Odysséo
Calendrier du Comité de coordination des foyers Sonacotra en lutte, 1978, Coll. Génériques/Fonds Saïd Bouziri
Manifestation contre les expulsions, Paris, années 1970, Coll. Génériques/Fonds Saïd Bouziri
Manifestation contre les expulsions, Paris, années 1970, Coll. Génériques/Fonds Saïd Bouziri
Affiche de la Coordination nationale contre les lois répressives et anti-immigrés (CNCLRAI), 1978, Coll. Génériques/Odysséo                             
Bulletin des foyers Sonacotra en lutte, n° 1 et n° 2, 1976-1977, Coll. Génériques/Odysséo

Patrick MONY

Etudiant, Patrick Mony travaille comme écrivain public dans un foyer de travailleurs migrants à Nantes. Venu à Paris à la fin des années 1960 pour poursuivre ses études, il travaille comme animateur de la Cimade à Saint-Denis où il participe au travail de l’union locale de la Confédération française démocratique du travail (CFDT). Il rejoint ensuite le Groupe d’information et de soutien aux travailleurs immigrés (GISTI) fondé en 1972.

La vie dans les foyers

Les victoires, partielles, des résidents et les droits conquis suite aux grèves de loyers transforment le quotidien des résidents à l’intérieur des foyers. Durant les grèves, les associations et les comités de soutien aux grévistes qui entrent dans les foyers proposent des activités destinées à favoriser l’intégration des résidents, comme, par exemple, des cours d’alphabétisation. La plupart des activités socio-culturelles sont organisées et mises en place par les résidents eux-mêmes. Le droit de réunion, l’ouverture et l’appropriation des espaces communs, où se déroulent diverses activités, font des foyers des lieux de vie de plus en plus riches et éloignés de l’image misérabiliste véhiculée par les médias :  commerces informels, événements festifs, fêtes religieuses, journées portes ouvertes (moments de partage avec les habitants des quartiers voisins), festivals musicaux et cinématographiques, projets de coopération internationale avec les pays d’origine etc.

De par ces multiples activités, qui démontrent, d’une part, la créativité et l’inventivité des immigrés à l’intérieur des foyers, et, d’autre part, les liens forts qui unissent les résidents, il est clair que le foyer joue un rôle de sociabilité. D’une part, il permet aux travailleurs immigrés de partager des pratiques culturelles, et, d’autre part, de tisser des liens forts basés sur la solidarité. Dès lors, il est aisé de comprendre pourquoi les résidents refusent la fermeture de leurs foyers ou les propositions de relogement qui signifieraient leur séparation.

Foyer Lorraine, Paris 19e, cours d'alphabétisation, années 1980, © Jacqueline Geering
Foyer Lorraine, Paris 19e, fête dans la cave, 1984, © Jacqueline Geering
Foyer Lorraine, Paris 19e, chambre, années 1984 © Jacqueline Geering
Foyer Lorraine, Paris 19e, cuisine, 1987, © Jacqueline Geering
Foyer Lorraine, Paris 19e, chambre, 1987, © Jacqueline Geering
Foyer AFTAM/Nouvelle France, Montreuil, salle commune, 2 mars 1987, Coll. MHV/ © P. Nussbaum
Foyer Lorraine, commerce, années 1990, © Jacqueline Geering

Geneviève PETAUTON 

Enseignante originaire de Montluçon, Geneviève Petauton choisit, dans les années 1970, de travailler en Seine-Saint-Denis. Elle participe activement aux grèves dans les foyers, notamment celle du foyer Romain Rolland à Saint-Denis. Suite à la publication du rapport Cuq sur les foyers en 1996, elle contribue à la création du Collectif pour l’avenir des foyers (COPAF), dans lequel elle reste encore investie aujourd‘hui.

Convergence, magazine du Secours populaire français, sur l'initiative des résidents maliens des foyers d'Ile-de-France: une levée de fonds pour la construction de la maternité de Malena (Mali), Médiathèque du SPF

Foyer Léon Gaumont - Nouvelle France - Centenaire à Montreuil

Ce foyer, où vit une large majorité de Maliens, de Sénégalais et de Mauritaniens,  est emblématique des conflits qui opposent, sur le long terme, locataires et pouvoirs publics lors de la destruction ou le déménagement des foyers. 

Le foyer Léon Gaumont est situé à l’angle de la rue de la République et de l’avenue Léon Gaumont à Montreuil. Géré par un propriétaire privé, le foyer est autorisé par la préfecture de la Seine-Saint-Denis à la fin des années 1960. Dans les années 1970, il est considéré comme irrémédiablement insalubre, et décision est prise de le démolir et de le remplacer par un nouveau foyer. Mais, rapidement, les relations entre, d’une part, les représentants des résidents, et, d’autre part, les pouvoirs publics (en premier lieu, la mairie de Montreuil), se détériorent faisant place à un long conflit entre les deux parties.

Alors que la mairie propose, en attendant la reconstruction du nouveau foyer, de reloger les travailleurs dans plusieurs foyers dispersés en région parisienne, les résidents, revendiquant depuis le début d’être tous relogés sur le même site, refusent de quitter les lieux. En 1980, le camp est évacué de force et démoli sur décision de la préfecture de Seine-Saint-Denis. Ses 200 résidents sont relogés provisoirement dans des baraquements au 81 rue de la Nouvelle France à Montreuil. C’est ainsi que nait le foyer Nouvelle France, qui sera par la suite aussi déclaré insalubre. En 1995, une partie des résidents est évacuée et des baraquements de type Algéco sont détruits.  Un an plus tard, les pouvoirs publics ordonnent l’évacuation de force des résidents restants et la démolition définitive du foyer, qui fait alors l’objet d’un arrêté d’insalubrité irrémédiable. A nouveau évacués, mais solidaires, les résidents de l’ancien foyer de la Nouvelle France, après un an d’errance, investissent le bâtiment du 5-7 rue du Centenaire à Montreuil et se regroupent dans l’Association des résidents de la Nouvelle France. Le foyer du Centenaire fonctionne en autogestion, les résidents en assurant l’organisation. Il faut attendre 2008 pour qu’une solution pérenne soit enfin trouvée avec la construction d’un nouveau foyer « résidence sociale »  situé au 45 rue Pasteur, à deux pas de la mairie de Montreuil. Ce foyer, qui doit accueillir ses premiers résidents en 2015, logera, entre autres, 140 résidents du foyer du Centenaire.

"Foyer Léon Gaumont, conférence de presse des élus de Montreuil", in Le Bulletin de Montreuil n°49, juin 1978, Coll. MHV
Foyer Nouvelle France, Montreuil, le stock alimentaire, 2 mars 1987, Coll. MHV/ © P. Nussbaum
La destruction du foyer Porte de la Villette, Paris 19e, 1983, © Jacqueline Geering
Préfabriqués, vue générale. Foyer AFTAM/Nouvelle France, 2 mars1987, Coll. MHV/ © P. Nussbaum
Brochure "La Véritable histoire du Foyer de la Nouvelle France", Résidents de Nouvelle-France et Comité de Soutien, 1995, Coll. MHV
Le surpeuplement des foyers d'immigrés à Montreuil, Actualités Ile-de-France, 7 décembre 1984, Archives de l'Institut National de l'Audiovisuel (INA)

La transformation des foyers en résidences sociales

En 1995, Henri Cuq, député des Yvelines, est chargé par le premier Ministre Alain Juppé d'un rapport d'évaluation et de prospective sur les foyers de travailleurs migrants. A partir d'un constat plutôt négatif sur le manque d'adaptation des foyers et l’obstacle qu’ils représenteraient dans l’intégration des travailleurs immigrés isolés, Henri Cuq propose des solutions radicales visant, notamment, à assimiler les foyers au parc locatif social. Publiée en avril 1996 sous le titre “Situation et devenir des foyers de travailleurs immigrés”, ce rapport, à forte connotation anti-immigré, dresse un tableau négatif des foyers. En donnant une large place aux activités souterraines (commerces et trafics illégaux, réseaux d’immigration clandestine, travail au noir, prostitution…), le rapport présente les foyers comme des zones de non-droit en marge de la société où les conditions d'hygiène et d’habitat déplorables seraient aggravées par le mode de vie communautariste des résidents.

Encouragé par les conclusions de ce rapport, le gouvernement propose la transformation des foyers en résidences sociales, c’est à dire des logements permettant l’hébergement temporaire de personnes rencontrant des difficultés d’accès à un logement « ordinaire », en raison de leur situation sociale et financière, comme, par exemple, les personnes handicapées, celles sortant de prison ou luttant contre la dépendance vis-à-vis de l'alcool ou de la drogue, les mères célibataires, les jeunes à bas revenus... et les travailleurs immigrés isolés. Si l’objectif est aussi de faciliter le passage de ces immigrés vers un logement pérenne, aucun dispositif d’accompagnement des résidents n’est mis en place.

En réaction à la publication du rapport, des résidents se mobilisent et créent le Collectif pour l’Avenir des Foyers (Copaf) d'immigrés africains en mai 1996. Le collectif publie un contre-rapport (Réponse à Monsieur Cuq) qui dément les conclusions du rapport Cuq et accuse le gouvernement d'user de tactiques idéologiques contre les travailleurs immigrés isolés. Depuis sa création, le Copaf a constitué un large réseau de soutien et d’appui aux comités de résidents et a élaboré avec eux un certain nombre de propositions qui ont fait l’objet de colloques à l’Assemblée nationale. Aujourd’hui, des foyers de travailleurs migrants continuent d’exister, car tous ne sont pas encore devenus résidences sociales. Dans les deux types de logements, l’Etat et les gestionnaires font face à un problème particulier : comment héberger et accueillir au mieux les « chibanis », ces immigrés retraités qui continuent d’habiter en foyer ?

Foyer de la rue Retrait, Paris 20e, manifestation pour l'abrogation du rapport Cuq, 1996, © Joss Dray
Foyer de la rue Retrait, Paris 20e, manifestation pour l'abrogation du rapport Cuq, 1996, © Joss Dray
Foyer de la rue Retrait, Paris 20e, manifestation pour l'abrogation du rapport Cuq, 1996, © Joss Dray

Cette exposition a été conçue par l'association Génériques qui a pour objectif de préserver, sauvegarder et valoriser l’histoire et la mémoire de l’immigration en France et en Europe, notamment à travers des activités scientifiques et culturelles. Une partie des documents iconographiques présentés dans cette exposition est issue du portail numérique Odysséo (http://odysseo.generiques.org), mis en ligne par Génériques en 2009, qui propose des milliers de documents numérisés. Ce portail permet également d’identifier et de localiser les sources sur l’histoire de l’immigration en France de 1800 à nos jours. Les témoignages audiovisuels sont issus de la campagne d'archives orales “Histoire et mémoires de l’immigration : mobilisations et luttes pour l’égalité, 1968-1988” menée par Génériques.

Nous remercions les personnes et les organismes qui ont contribué à cette exposition en partageant leurs documents ou/et leurs témoignages : Farouk Belkeddar, Patrick Mony, Assane Ba, Geneviève Petauton. Joss Dray, Jacqueline Geering, les archives municipales d'Aubervilliers, les archives municipales de Saint-Etienne, le Musée d'histoire vivante à Montreuil, la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine, Migrations Besançon, la photothèque des ministères de l’Écologie (MEDDE) et du Logement (MLETR), l'Institut national de l'audiovisuel (INA), les archivistes du Centre d'action sociale de la ville de Paris (CASVP), la médiathèque du Secours populaire français, l'Adoma.  

Cette exposition est soutenue par le Commissariat général à l'égalité des territoires.

Credits: Story

Conception — Bruna LO BIUNDO, chargée de mission à Génériques
Louisa ZANOUN, historienne, responsable du pôle scientifique et culturel à Génériques

Credits: All media
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