2014

Philippe Cognée

Domaine national de Chambord

au château de Chambord

Né en 1957 à Nantes, Philippe Cognée y revient à la fin des années 70 après une enfance et une adolescence passées au Bénin. Alors qu'il est encore étudiant à l'Ecole des Beaux-Arts de sa ville natale, ses premières expositions attestent l'influence de l'Afrique dans des peintures au style volontiers primitif, emplies d’animaux, de formes végétales et de figures totémiques, empruntant aussi bien au Douanier Rousseau qu'à une forme d'expressivité liée à une simplification savante des formes.

 Quelques années plus tard cependant, lors de son séjour à la Villa Médicis (prix de Rome, 1991), l'artiste accomplit une véritable révolution esthétique : renonçant à sa première manière, il invente une technique qui va s’imposer comme son processus de travail exclusif sur toile. A partir de photographies (et plus tard de vidéos et d'images tirées de Google Earth) qui constituent au fil du temps une véritable banque de données iconographiques, il projette la photo choisie sur la toile, en dessine à grands traits les contours puis utilise une peinture à l’encaustique (mélange de cire d’abeille et de pigments), pour placer ensuite un film transparent sur la surface peinte qu'il chauffe au fer à repasser : cette opération liquéfie la cire, fait déborder les contours, délaye les couleurs et déforme le dessin initial. Enfin, l'artiste détache le film de la surface de la toile désormais transformée en un glacis qui n'est toutefois jamais uniforme, le retrait du film provoquant ça et là des crevasses, des fêlures ou des arrachements divers.

Cette technique singulière provoque un effet qui est propre à la peinture de Philippe Cognée : le rendu objectif de la photographie fait place à un effet de flouté, de liquéfaction, voire de disparition partielle du motif qui s'oppose au réalisme de la photographie, de sorte qu'une certaine d'abstraction travaille en profondeur la figure représentée. Le brouillage des formes, une certaine fusion chromatique, un véritable travail dans la matière confèrent une sensualité ambiguë à son œuvre. Le peintre le concède aisément : “Enlever la netteté du sujet, c'est ouvrir le champ de l'imagination et de la mémoire” : en mettant à distance la figure, il crée un espace que le spectateur peut investir selon sa sensibilité propre, il l’accueille dans l’image.

A la fois charnels et distanciés, les motifs de Cognée sont pourtant ceux du réel le plus banal, le plus quotidien, traversant tous les genres de la peinture classique : paysages urbains ou champêtres, portraits (amis et proches), copies de maîtres, supermarchés, détritus, hôtels, bibliothèques, foules, carcasses, fleurs, containers, vanités... Ils sont à la fois le plus proche (éléments du quotidien) et le plus étrange par le traitement que le peintre leur fait subir, flottant dans un espace d’indécision qui arrête le regard, le questionne par le déplacement opéré. Volontairement banales elles aussi, éloignées de toute visée esthétique, les photographies prises par l'artiste nivellent les sujets afin que le véritable sujet, au bout du compte, ne soit plus que la peinture elle-même, qui manifeste sa puissance de présentation du réel.

En distordant les figures, Cognée interroge la matière du pictural ; comme tout grand artiste figuratif, il questionne la représentation, c'est-à-dire le rapport distendu du motif à sa figuration picturale. Reste que le spectateur saisit dans le tableau final comme le symptôme d'une perte : toujours quelque chose vacille, quelque chose est en train de fondre, de disparaître, que l'artiste saisit au moment de sa “tombée”, dans le mouvement d'une défaite qu'il parvient à fixer in extremis. Surface glacée mais pas uniforme, grattée et partiellement décomposée, la peau de la peinture signifie que rien n'est jamais figé, que tout est en cours, vers une transformation dont l'artiste, entre instabilité et immobilisation, saisit la fondamentale ambiguïté.

A Chambord, Philippe Cognée rassemble une trentaine de toiles, mais aussi des dessins et des aquarelles, dont beaucoup d'œuvres nouvelles ou rarement montrées. L'exposition, rassemblant au total une soixantaine d’œuvres, est conçue autour de la question (et non du genre) du portrait, en écho aux galeries de portraits qui ornaient bien souvent les demeures royales. Mais là où ils manifestaient auparavant une véritable iconographie du pouvoir, les portraits contemporains de Philippe Cognée affirment en contrepied la fragilité de la vie humaine dans ces figures en lisière d’évanescence, minées par la disparition déjà en cours, travaillés par les crânes des vanités qui émaillent également l’exposition.

Et sans doute que la coexistence, dans l’exposition, de « véritables » portraits et de paysages (vues de train, tableaux réalisés à partir de Google Earth) ou de natures mortes (poissons, quartiers de viande) montrent que, au fond, tout est portrait chez cet artiste, que tel arbre, telle maison, tel bœuf écorché sont réalisés comme des portraits, individualisés par la vision du peintre et saisis dans leur singularité, dans la violence de leur rapport au regard. Selon une conception des solitudes modernes que la peinture peut, un instant, arracher au flux des consommations et du mouvement mortifère de nos sociétés contemporaines, avec une lucidité sans concession, mais également un attachement à leur étrange beauté. Une beauté à laquelle l’artiste, coûte que coûte, ne renonce pas.

LA FIGURE HUMAINE

Le portrait est un genre récurrent dans l’œuvre de Philippe Cognée. L’artiste travaille indifféremment sur des modèles historiques (détournements de tableaux classiques), des amis et des proches, et a également peint nombre d’autoportraits. Par la technique qu’il utilise, l’artiste propose des portraits en lisière d’effacement, poussant parfois l’image jusqu’aux frontières de la disparition, flirtant avec une forme d’abstraction. Le spectateur est ainsi invité à recomposer en partie la figure qu’il voit, à saisir la fragilité au cœur de la représentation humaine. Quelque chose émerge de ces figures déjà gagnées par la disparition, un éloignement qui les rend paradoxalement plus proches de nous, dans leur animalité (notamment les autoportraits) ou dans leur finitude comme inscrite à fleur de toile. Une certaine tonalité jubilatoire se manifeste néanmoins dans ces portraits qui posent au spectateur la question simple, et radicale, de sa propre humanité.

GOOGLE

Philippe Cognée est le premier peintre à avoir utilisé les images issues des technologies développées par Google afin de les transposer dans le champ pictural. Qu’elles soient issues de Google Earth ou Google Street, ces nouvelles saisies de l’espace fascinent l’artiste qui y voit des représentations radicalement différentes du monde : en effet, la verticalité de l’image Google constitue une représentation impossible (on ne voit jamais ainsi la ville) écrase la perspective en redressant l’horizontalité du point de fuite en verticalité du surplomb.

Une nouvelle écriture de la ville est ainsi envisagée, de sorte que telle ou telle suite d’immeubles forme une composition hasardeuse qui peut inscrire des lettres dans un paysage que l’artiste donne à lire. Traitées selon la technique de fusion des couleurs et des contours propre à l’artiste, ces villes deviennent des constructions instables, dont la monumentalité semble menacée par un délitement en cours. Dans tout son œuvre, la construction a ainsi pour pendant l’effondrement, le vertical l’horizontal, comme si l’équilibre ne pouvait être approché que dans la confrontation permanente entre des forces opposées qui travaillent sans cesse la représentation.

PAYSAGES

Les paysages de Philippe Cognée s’inscrivent dans la tradition du genre en affirmant immédiatement leur caractère radicalement contemporain. En effet, ils ont été conçus à partir de photographies prises par l’artiste de la fenêtre d’un TGV, transposées ensuite sur toile selon sa technique singulière. Mais c’est moins le moyen de transport moderne qui compte ici que l’effet induit par un tel point de vue : en effet, ces prises de vue impliquent une vision latérale, comme un travelling auquel la vitesse du train confère un flouté qui brouille la netteté du paysage photographié et empêche la saisie de toute silhouette animale ou humaine. Le tableau qui résulte de cette opération se situe alors nécessairement à la croisée de la figuration et de l’abstraction, selon un traitement qui est à la fois totalement réaliste (le paysage réel capturé par l’objectif) et totalement abstrait (déformation des contours dans l’opération photographique elle-même et jeux chromatiques opposant violemment les couleurs acides, notamment le jaune et le vert).

Le tableau qui résulte de cette opération se situe alors nécessairement à la croisée de la figuration et de l’abstraction, selon un traitement qui est à la fois totalement réaliste (le paysage réel capturé par l’objectif) et totalement abstrait (déformation des contours dans l’opération photographique elle-même et jeux chromatiques opposant violemment les couleurs acides, notamment le jaune et le vert).

Dans les paysages et architectures proposés par Philippe Cognée, il n’y a plus de point de fuite, plus de perspective : simplement la captation, dans la vitesse et la latéralité, d’un moment du monde dont l’image, au sens propre, n’existe pas.

NATURES MORTES

L’œuvre de Philippe Cognée est émaillée de natures mortes, essentiellement sous trois formes : les vanités, les viandes ou carcasse et, plus récemment, les poissons, sans compter les divers objets du quotidien présentés dans la section suivante. A travers ces tableaux, dessins et aquarelles, l’artiste poursuit son dialogue avec la tradition picturale (vanités classiques, ossements, bœuf écorché de Rembrandt, Soutine ou Bacon, poissons qui font quant à eux plutôt signe vers la tradition hollandaise ou celle, plus récente, de Courbet) avec une sensibilité et une maîtrise exceptionnelles.

Ces œuvres manifestent d’une part la dénonciation de la société de consommation au centre de laquelle mastique l’homme carnassier qui n’échappera cependant pas au « devenir-crâne » illustré par les nombreuses vanités exécutées par le peintre. Ce pessimisme, ou cette mélancolie, va toutefois de pair avec un travail de l’image, de la matière picturale, du rythme et des couleurs qui manifeste une jubilation dans l’approche esthétique.

PEINDRE LA SOCIÉTÉ

Dans la droite ligne de la modernité appelée par Baudelaire de ses vœux, Philippe Cognée fait peinture de tout sujet, et notamment des plus contemporains. Tout objet du quotidien, et surtout les plus banals, est justiciable d’un traitement pictural : ainsi les supermarchés, les bibliothèques, hôtels, containers, baignoires, chaises et jusqu’aux pots de peinture ont été traités par l’artiste.

La peinture selon Cognée donne le monde tel qu’il est, ou plutôt tel que l’artiste le transforme dans le mouvement et la matière de la peinture. L’objet s’en trouve transfiguré, non au sens où il acquerrait une forme d’aura sacrée, mais dans celle de sa transformation en objet du peindre, révélant la puissance iconique du tableau. L’objet se trouve alors arraché au flux du monde, et à sa disparition programmée, pour devenir tableau, et révéler ainsi la beauté étrange que lui confère cette situation inédite.

Crédits : histoire

Directeur général du Domaine national de Chambord — Jean d'Haussonville
Direction de la programmation culturelle — Yannick Mercoyrol assisté de Mathilde Zambeaux, Alexandra Fleury, Christelle Turpin et Fabrice Moonen

Remerciements : tous les supports
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