août 1868 – décembre 1944

A la genèse de la Société de l'Information

Mundaneum

“Paul Otlet, fondateur du Mundaneum”

Le 10 décembre 2014 marque le 70ème anniversaire de la disparition du belge Paul Otlet, bibliographe de génie et fondateur du Mundaneum. Son héritage est aujourd’hui revisité de Bruxelles à Sydney, à la lumière de la révolution digitale. 

Un patrimoine qui transcende le progrès technique : l’œuvre de Paul Otlet est à appréhender à la genèse même de notre Ère de l’information. Ce moment dans l’histoire de la connaissance, où l’homme bascule d’un schéma d’organisation de l’information analogique à la logique numérique. 

Il faudra quelques décennies pour observer concrètement l’avènement du monde digital, mais aujourd’hui, Paul Otlet place la Belgique sur la carte mondiale des pionniers des technologies de l’information et de la communication. Architecte des savoirs, théoricien des relations internationales, entrepreneur de la connaissance, auteur d’une nouvelle médiation du savoir, artisan d’un réseau mondial de la coopération intellectuelle au service de la paix. 

Ce sont autant de facettes qui nous racontent un homme trop longtemps resté dans l’ombre. Nous conservons de Paul Otlet au Mundaneum à Mons (Belgique), un patrimoine exceptionnel étudié aux quatre coins de la planète. 

Placer cet héritage dans un dialogue constant avec les grands thèmes de notre société du XXIème siècle : telle est la mission du Mundaneum, le plus bel hommage que nous puissions rendre à Paul Otlet.

Paul Otlet (juillet 1876)

UN HOMME DANS UN MONDE EN MUTATION 

Paul Otlet est souvent décrit comme un entrepreneur de la connaissance.

C’est que son père, Edouard Otlet, est une figure importante du paysage économique du pays. Il participe au déploiement industriel de son pays en consolidant son entreprise de tramways à travers le monde. Rappelons qu’à l’époque, la Belgique est l’une des plus grandes puissances économiques mondiales.

Sa fortune lui permet d’assumer l’acquisition de biens comme l’Ile du Levant en France, une collection d’œuvres d’art ou encore, de financer une expédition belge au Congo pour le compte du Roi Léopold II. 

Avec son père, le jeune Paul voyage à travers l’Europe et le monde pour se préparer tout doucement aux responsabilités de chef d’entreprise…

Repas de la famille Otlet au domicile de la Chaussée de Charleroi (1885-1890)
Edouard Otlet, Sénateur
Bruxelles. Boulevard Anspach 
Bruxelles. Palais de Justice
Avant l’âge de 20 ans, Paul possède déjà une solide expérience dans le monde de l’édition, des bibliothèques et des musées. 
L'Ile du Levant. Première oeuvre de Paul Otlet (1881)

Ses études de droit constituent un sérieux atout dans la Belgique industrielle triomphante de l’époque. 

Il entreprend alors un stage ayant pour objet l’élaboration d’une encyclopédie de la jurisprudence belge, qui le ramène à sa passion première: l’étude et l’analyse.

Enfant de la seconde Révolution industrielle, il observe l’accélération du progrès scientifique et du monde de l’édition.

« L'humanité est à un tournant de son histoire. La masse de données acquises est formidable. Il faut de nouveaux instruments pour les simplifier, les condenser ou jamais l'intelligence ne saura ni surmonter les difficultés qui l'accablent, ni réaliser les progrès qu'elle entrevoit et auxquels elle aspire. » Paul Otlet, Traité de documentation, 1934, p.430

Edmond Picard
Henri La Fontaine, Prix Nobel de la Paix en 1913 et co-fondateur du Mundaneum

Il persévère dans l’univers du livre, avec pour leitmotiv l’accessibilité et la transmission de l’écrit. 

Si la figure paternelle domine ses jeunes années, d’autres personnes l’influenceront durablement dans un environnement économique et social très favorable lui permettant de croire à la réalisation de ses projets. 

Parmi ces personnes-clefs: les avocats renommés que sont Edmond Picard et le futur Prix Nobel de la Paix, son ami Henri La Fontaine.

ARCHITECTE DE LA CONNAISSANCE

La volonté de découvrir et la curiosité animent Paul Otlet dès sa jeunesse. 

Il  constitue d’ailleurs son musée sur l'Ile du Levant et classe les livres de la bibliothèque de son collège. 

Collecter et classer sont ses activités de prédilection et très vite, il constate la difficulté d’accéder à une masse de livres en perpétuelle croissance.

La bibliographie lui semble alors être la solution.

Paul Otlet devant une maquette du Centre International. Bruxelles. 1943
Dès 1893, il élabore, avec Henri La Fontaine, une méthodologie inspirée d’un système américain, la Classification Décimale, qu’ils appellent la Classification Décimale Universelle (CDU).
Boyd Rayward, biographe de Paul Otlet
L’ensemble des publications est ainsi catalogué dans un répertoire unique, le Répertoire Bibliographique Universel (RBU), dont les clés d’accès sont désormais thématiques et numériques, donc partageables par tous.
Paul Otlet n’a pas 30 ans lorsque, afin de promouvoir ces méthodes nouvelles à l’échelle mondiale, il crée en 1895 l’Office International de Bibliographie aux côtés d’Henri La Fontaine. 
Première Contérence Internationale de Bibliographie, Bruxelles, Septembre 1895

Sur les bases de ce travail fondamental, Otlet développera plus tard le concept de Livre Universel qui circonscrit sa vision nouvelle de l’édition. 

Le terme “livre” utilisé par lui résonne davantage avec les dispositifs numériques que nous connaissons aujourd’hui. Un Livre Universel aux propriétés spécifiques, qui est censé intégrer une entité nouvelle appelée “Encyclopédie mondiale” au sein du « réseau de la Documentation ». 

La CDU demeure le langage d’indexation régissant l’ensemble de ces nouveaux outils.

« Pour comprendre ce qu’est le Mundaneum, son histoire architecturale, il convient d’entrer en dialogue avec lui et de s’ouvrir à l’histoire de la bibliothéconomie, de l’internationalisme et plus spécialement  du positivisme dans toute sa spiritualité », Wouter Van Acker, Griffith University (Sydney)

PÈRE D'UNE NOUVELLE DISCIPLINE: LA DOCUMENTATION

En 1903 déjà apparaît dans l'oeuvre de Paul Otlet un terme nouveau et avec lui, une notion qui révolutionnera notre rapport à l’information : la Documentation.

Initiée par Otlet, cette notion ne se limite pas à la revue ou au livre. Le fait d’être classé ou répertorié attribue de facto au support, la qualité de document. 

L’image, l’objet ou le discours rejoignent cette nouvelle catégorie documentaire.

Dans la foulée, il introduit la notion de réseau universel de documentation au nom de la diffusion. 

Il est question de centralisation et de partage autour du concept de réseau de la connaissance.

L'organisation de la documentation selon Otlet illustrée dans l'Encyclopaedia Universalis Mundaneum
En 1934, Paul Otlet publie son œuvre majeure : le Traité de Documentation.L’essentiel de l’héritage intellectuel que nous gardons de lui s’y trouve consigné : une réflexion longue de 40 années !

« Ici, la table de travail n’est plus chargée d’aucun livre. A leur place se dresse un écran et à portée un téléphone. Là-bas, au loin, dans un édifice immense, sont tous les livres et tous les renseignements. De là, on fait apparaître sur l’écran la page à lire pour connaître la question posée par téléphone» Paul Otlet, Traité de Documentation, 1934, p.428

Extrait de "L'Homme qui voulait classer le monde" par François Lévie
La documentation et son organisation 
Centre international de Bruxelles. Les collections
Bibliothèque Collective Internationale
Les Archives documentaires
On remarque au fil de son œuvre de frappantes similitudes avec le World Wide Web (la mise à disposition de toutes formes documentaires), le langage hypertexte (cette capacité d’opérer des liens entre thématiques), l’Internet ou le cloud computing ! Une vision nouvelle du Knowledge Management, révolutionnaire pour l’époque, qui à sa façon, virtualise l'accès aux connaissances
Dans la vision d’Otlet, le téléphone et la télévision se conjuguent pour devenir ces nouveaux médias de contenu dans une dynamique transmédia : la vidéoconférence avant l’heure !

“Le Mundaneum me rappelle qu'il n'y a rien de nouveau - il s'agit toujours de redécouverte faite autrement, avec de nouvelles technologies et de nouvelles capacités. Le Mundaneum, le Memex et maintenant l'Internet et le World Wide Web, en sont seulement la dernière manifestation. Je suis impatient de découvrir la suite!”

Vint Cerf (USA), co-inventeur du protocole TCP/IP en 1974

ARTISAN D'UNE NOUVELLE MÉDIATION DES SAVOIRS

Soucieux de l’accès au savoir pour tous, Otlet intègrera la vocation encyclopédique à la documentation à travers différents formats. 

L’Atlas Mundaneum, l’Encyclopédie Universelle Mundaneum (EUM), le Palais Mondial ou « la connaissance en 3D » sont autant de manières pur lui de transmettre la connaissance

L'Atlas
Planche de l'Atlas de la Préhistoire
Musée International. Section des Télégraphes et des Téléphones
Otlet imagine même un dispositif qui combine les différents outils de transmission du savoir: la Mondothèque. Un bureau de type multimédia bien avant l’avènement du monde digital, intégrant l’atlas, l’encyclopédie, le télégraphe, la radio, le répertoire bibliographique universel et tout autre média permettant de produire et de disséminer la connaissance!

THÉORICIEN DES RELATIONS INTERNATIONALES

Si la gouvernance mondiale est un concept affirmé aujourd’hui, Otlet vit dans une époque où tout est à créer dans ce domaine.

Organiser la coopération intellectuelle mondiale, tel est, depuis la fin du XIXème siècle, l’objectif pour Paul Otlet rejoint par Henri La Fontaine.  

En 1910, ils créent l’Union des Associations internationales.

L’objectif majeur est de favoriser la paix et le progrès de l’humanité à travers le partage des connaissances.

Pour y arriver, ils organisent des congrès internationaux, publient un bulletin et un annuaire de la vie internationale indexant l’ensemble des associations internationales, opérant depuis Bruxelles et dans le monde.

Congrès Pan Africain. 1921 (Cinquantenaire. Bruxelles)
Quinzaine Internationale. 1922 (Cinquantenaire. Bruxelles)
"Per Orbem Terrarum Humanitas Unita", l'emblème de l'Union des Associations Internationales
L'Union des Associations Internationales. Organisation. Activité
Annuaire de la Vie Internationale. 1910-1911
Assemblée de la Société des Nations. 1921

Après la première guerre mondiale, la coopération s’oriente naturellement vers l’institution porteuse d’espoir de l’époque, La Société des Nations (SDN) qui donnera naissance à l’Organisation des Nations Unies.

La Commission de Coopération Intellectuelle Internationale à laquelle participent tous deux Otlet et La Fontaine sous l’égide de la SDN, n'est autre que l’antichambre de l’Unesco.

Union internationale des Associations pour la Société des Nations. 1928
La Cité mondiale est la traduction architecturale de ce projet d’envergure : fruit d’une maturation de plusieurs décennies, elle prend des allures variées au gré des architectes auxquels Otlet s’associera. Les plus connus sont Hendrik Andersen et Le Corbusier, mais ce projet demeure et restera, une utopie.
International World Center. Hendrik Andersen
Un des chemins qui peuvent conduire à la Cité mondiale
La cité mondiale

« Toutes les choses de l’univers, et toutes celles de l’homme seraient enregistrées à distance à mesure qu’elles se produiraient. Ainsi serait établie l’image mouvante du monde, sa mémoire, son véritable double. Chacun à distance pourrait lire le passage lequel, agrandi et limité au sujet désiré, viendrait se projeter sur l’écran individuel. Ainsi, chacun dans son fauteuil pourrait contempler la création, en son entier ou en certaines de ses parties. » Monde : essai d’universalisme, Paul Otlet, 1935, p.391.

UN HOMME AU CŒUR D'UN RÉSEAU GLOBAL

Le réseau est une notion fondatrice chez Paul Otlet. 

Collaboration, mutualisation, échanges internationaux sont les maîtres mots de son intention que ce soit dans le domaine intellectuel ou dans le domaine politique avec la paix pour objectif. 

Le travail en réseau s’inscrit pour lui dans une réalité humaine et philosophique.

Parmi les nombreuses personnalités qui ont collaboré avec Paul Otlet, on retrouve des hommes et des femmes soucieux du progrès scientifique dans leurs différents domaines d’activités.

Le réseau Mundaneum
Le réseau de coopération intellectuelle de l'Institut International de Bibliographie. 1914
Melvil Dewey (1851-1931) (USA). ce bibliothécaire américain a développé une classification basée sur les chiffres pour résoudre les problèmes de classement des livres par sujet dans les rayonnages des bibliothèques. C’est de ce système que s’inspireront Otlet et La Fontaine pour écrire la Classification Décimale Universelle
Patrick Geddes (1854-1932) (GB). Ce sociologue  et biologiste écossais a collaboré aux  expositions universelles (1900-1910) et a développé des théories nouvelles sur l’urbanisme auxquelles Otlet était attentif.

"Les perles : une, deux, trois, dix lettres adressées à Otlet par Le Corbusier, certaines débutant par « Cher Ami », voisinent avec un livre du même Corbusier dédicacé à Otlet […]. » Françoise Lévie (BE), biographe de Paul Otlet, in « L’homme qui voulait classer le monde », p.11.

Otto Neurath  (1882-1945) (AU).  Philosophe, sociologue et économiste autrichien et membre du Cercle de Vienne, Neurath est aujourd'hui reconnu comme pionnier du langage visuel et collaborera sur l'Atlas et l'Encyclopaedia Universalis Mundaneum d'Otlet, dont un extrait est présenté ici.
Léonie La Fontaine (1854-1943) (BE). Collaboratrice du répertoire dès 1893, elle permet la création d’une section féminisme au sein de l’Office International de Bibliographie.
Ernest Solvay (1838-1922) (BE). Cet industriel, passionné par les sciences sociales, encourage la création de l’Office international de Bibliographie sociologique et préside l’institut International de Bibliographie en 1908.
Robert Goldschmidt (1877-1935) (BE). Physicien et inventeur, il aide Otlet à la mise au point d'un procédé de miniaturisation des livres par la technique du microfilm
Andrew Carnegie (1835-1919) (USA). Ce magnat américain de l’industrie a soutenu les bibliothèques aux Etats-Unis et en Europe. Andrew Carnegie visita le Musée international (au Cinquantenaire à Bruxelles) en 1913

“Le travail d'Otlet ne compte pas aujourd'hui seulement comme une sorte de curiosité historique, mais parce qu'il a anticipé un réseau d’un genre totalement différent : non pas motivé par le  profit  et  la vanité personnelle, mais par une vision utopique du progrès intellectuel, un égalitarisme social et même une libération spirituelle.” Alex Wright (USA), biographe de Paul Otlet, 2014

Crédits : histoire

Commissaire — Boyd Rayward, biographe de Paul Otlet
Commissaire — Stéphanie Manfroid, archiviste au Mundaneum
Commissaire — Delphine Jenart, directrice adjointe au Mundaneum

Remerciements : tous les supports
Il peut arriver que l'histoire présentée ait été créée par un tiers indépendant et qu'elle ne reflète pas toujours la ligne directrice des institutions, répertoriées ci-dessous, qui ont fourni le contenu.
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