1914 – 2000

Jan Karski, héros de l'humanité

Musée de l'Histoire de la Pologne

"J'étais un petit homme insignifiant. Ma mission était importante."
Jan Karski dans son entretien avec Claude Lanzmann (1978)

En juillet 1942, les Nazis commencèrent à déporter en masse les Juifs de la ville de Varsovie occupée vers le camp de la mort de Treblinka. Jan Karski, un jeune diplomate devenu officier de liaison pour la Résistance polonaise entreprit une mission d'une importance exceptionnelle. Il se porta volontaire pour ramener au monde libre un témoignage de la destruction du peuple juif de Pologne. Par deux fois, il pénétra dans le ghetto de Varsovie, puis dans le camp de transit d'Izbica Lubelska. 

En dépit des obstacles incommensurables et sous de nombreuses fausses identités, Karski parvint à gagner Londres à la fin du mois de novembre. Là, il prépara des rapports écrits détaillés pour le gouvernement polonais en exil basé à Londres et fournit des renseignements au ministre des Affaires étrangères, Anthony Eden. Il fut ensuite envoyé à Washington où il rencontra pendant une heure le président Franklin D. Roosevelt dans le bureau ovale.

Au moment où Karski donnait l'alarme, la plupart des citoyens juifs de Pologne avaient déjà été tués. Mais il était encore temps de sauver les quelques survivants. 

Karski, qui a vécu jusqu'à 86 ans, considérait que l'inaction du "monde libre" fut le "second péché originel" de l'humanité. Son témoignage enregistré reste l'une des déclarations contre la guerre et l'un des appels à l'action les plus éloquents face aux actes de discrimination et d'humiliation, d'injustice et de brutalité, avant-coureurs du meurtre politique et du génocide.

Jan Karski (de son vrai nom Jan Kozielewski) était né dans la ville industrielle et cosmopolite de Lodz.

Élevé dans cette capitale du textile en pleine expansion, une "terre promise" du début du siècle ouverte à toutes les nationalités et religions, Karski a appris dans sa jeunesse les vertus de la tolérance et de la solidarité.

La famille Kozielewski photographiée dans un studio de Łódź en 1918, année où la Pologne regagna son indépendance après 130 ans de partitions et de gouvernance étrangère.
Jan Karski avec son frère aîné Edmund, 1922.

La famille catholique romaine de Karski vivait dans un immeuble avec de nombreuses familles juives. Sa mère, très pieuse, lui rappelait souvent qu'il devait s'occuper des enfants juifs plus jeunes. 

Le frère aîné de Karski, Marian Kozielewski, avait rejoint les légions du maréchal Piłsudski et joué un rôle dans la reconquête de l'indépendance nationale en 1918. Sur la photo, les frères et sœurs de Karski : de gauche à droite, Cyprian, Laura et Marian.

Karski était issu d'un milieu modeste. Son père, Stefan Kozielewski, était artisan tanneur. Il mourut quand le jeune garçon avait 6 ans. Ce fut Marian, le frère aîné de Karski, qui joua auprès de lui le rôle de père. Sa mère, Walentyna et son frère, Marian lui inculquèrent un certain idéalisme typique de cette génération et selon lequel Dieu, l'Honneur et la Mère patrie représentaient les trois piliers de la Deuxième République. 

Son héritage familial, son talent inné et la situation privilégiée de son frère Marian dans la Pologne de l'entre-deux-guerres façonnèrent sa jeunesse. Il obtint son diplôme universitaire haut la main, se rapprochant ainsi de son rêve de devenir diplomate. 
Karski obtint sa maîtrise en droit et études diplomatiques à l'université Jan Kazimierz de Lwów en 1935.

Des années plus tard, Karski admit que son ambition était l'une des raisons pour lesquelles il n'avait pas défendu les étudiants juifs persécutés à l'université. Il craignait de recevoir des coups et d'abîmer son visage.

Des sentiments antisémites existaient à l'état rampant au sein des mouvances nationalistes dans toute l'Europe, notamment la Pologne, et diverses formes de persécution à l'égard des Juifs avaient déjà cours.

Jan Karski et sa fiancée au réveillon du nouvel an 1939, Varsovie.

En 1936, Karski commença à travailler pour le ministère des Affaires étrangères. Cette situation lui ouvrit les portes de la haute société de Varsovie. Il passa ensuite un an à l'étranger en tant que diplomate stagiaire à Genève et Londres.

La nuit du 23 août 1939, Karski reçut un ordre de mobilisation secret qui mit un terme à ses rêves de jeunesse.  

Karski évoque l'atmosphère qui régnait après la mobilisation et la déclaration de guerre, dans un entretien avec E. Thomas Wood. 
Le 1er septembre 1939, la guerre éclata. À 5 heures du matin, les avions allemands bombardèrent les casernes d'Oświęcim où le régiment de Karski était stationné. Quelques heures plus tard, le second lieutenant et son bataillon entamaient une retraite vers l'est. 
Soldat allemand laissant une inscription sur un poteau de frontière de la ligne de démarcation germano-soviétique.

Le 23 août 1939, le pacte secret de non-agression germano-soviétique était signé à Moscou. Il divisait l'Europe de l'Est en deux sphères d'influence allemande et soviétique. Un protocole secret définissait les règles de partition de territoires incluant la Pologne, la Lithuanie, la Lettonie, l'Estonie, la Finlande et la Roumanie. Ce pacte préparait le terrain pour une invasion soviétique de la Pologne par l'est, alors que le pays était en train de combattre en vain l'armée d'Hitler.

Le pacte Molotov-Ribbentrop (ou germano-soviétique) ouvrit la voie à une invasion soviétique de la Pologne par l'est, alors que les Polonais combattaient contre l'armée d'Hitler.

"Nous étions envahis par des sentiments de honte et de disgrâce. Tout arrivait si vite. La nation entière n'était pas préparée."

Jan Karski s'adressant au journaliste Maciej Wierzyński en 1995
Karski se rappelle comment l'image qu'il se faisait de la puissance de la Pologne s'est effondrée, dans un entretien avec E. Thomas Wood. 
Fait prisonnier de guerre par l'Armée rouge soviétique, Karski échappa de justesse au massacre de la forêt de Katyn.

Le 17 septembre 1939, l'armée soviétique envahissait la Pologne. Karski et son bataillon tentaient de gagner Tarnopol, en Ukraine, lorsqu'ils furent arrêtés par l'Armée rouge. Les Soviétiques leur promirent leur coopération, mais les firent en fait prisonniers de guerre et les envoyèrent dans un camp à Kozielsk, en Russie. 

Les officiers étaient plus mal traités que les soldats du rang. Lorsque les Allemands et les Russes annonçaient un échange de prisonniers de guerre, les règles de l'échange étaient strictes : seuls les soldats du rang étaient concernés. Sans hésiter, Karski échangea son uniforme d'officier contre celui d'un simple soldat et se fit passer pour un ouvrier d'usine de Łódź. Cette ruse lui sauva la vie. Les officiers polonais qui étaient avec lui furent massacrés en masse dans la forêt de Katyń près de Smolensk (Russie) dans ce qui est considéré comme l'un des crimes de guerre les plus atroces. 

Capturé par les Allemands, Karski s'échappa en sautant d'un train en marche. Il réussit à regagner Varsovie à pied. Comme la plupart des Polonais les plus brillants et les plus patriotes, Karski rejoignit immédiatement la Résistance polonaise, le plus important mouvement de résistance ayant vu le jour pendant la guerre dans l'Europe occupée.

Dans les rapports qu'il fit parvenir au gouvernement polonais en exil, Karski décrivait non seulement la scène politique, mais également l'attitude des citoyens ordinaires vis-à-vis des occupants, l'esprit combatif des Polonais.

Karski commença à travailler pour la Résistance polonaise à la fin de l'année 1939. Son intelligence aiguë et son extraordinaire mémoire ne tardèrent pas à le faire remarquer, et il devint l'un des émissaires entre le gouvernement polonais en exil et la Résistance. Lors de sa première mission en 1940, il fit parvenir des rapports sur la situation dans la Pologne occupée au gouvernement polonais, alors établi à Angers, en France. Il revint avec des directives organisationnelles du gouvernement pour les responsables de la Résistance. Karski mémorisa les informations cruciales et dicta des rapports une fois arrivé à destination.

Au risque de sa vie, Karski réalisa quatre missions en tant qu'agent de liaison de la Résistance polonaise : missions n º 1 et 2. 1940 - ligne jaune Varsovie-Angers-Varsovie, mission nº 3. 1940 - ligne bleue Varsovie-Angers, interrompue à Demjata, Slovaquie, mission nº4. 1942 - ligne rouge Varsovie-Londres via Bruxelles, Paris, Perpignan, Barcelone, Madrid, Gibraltar. Il dut pour cela utiliser de nombreuses fausses identités, emprunter d'innombrables moyens de transport et faire preuve d'une grande ingéniosité.
Lors de sa première mission auprès du gouvernement polonais en exil à Angers, en France, en 1940, Karski fut chargé de fournir des rapports sur la situation générale de la Pologne occupée. À cette époque, il alerta les autorités polonaises sur la situation grave des Juifs polonais.
Les annonces officielles des Nazis destinées à terroriser les citoyens polonais leur imposaient des restrictions cruelles dans leur vie quotidienne.

Karski rapporta des informations détaillées sur cette situation au gouvernement polonais en exil. Sous l'occupation allemande nazie, les citoyens polonais couraient constamment le risque d'être pris et tués pour leur appartenance à la Résistance, mais également dans n'importe quelle situation de la vie quotidienne. L'obligation du rationnement de la nourriture était synonyme de famine. Seuls ceux qui avaient encore de l'argent pouvaient acquérir ce dont ils avaient besoin par le marché noir.

Les occupants essayèrent non seulement de saper le moral des citoyens polonais, mais également d'affaiblir la nation polonaise culturellement et économiquement. Tous les établissements d'enseignement supérieur furent fermés, l'enseignement en langue polonaise fut interdit et puni de mort. Les spoliations de biens étaient pratiquées quotidiennement. La vie sous l'occupation était vécue dans la peur constante des rafles et exécutions inopinées, des violations des nouvelles lois nazies et des représailles pouvant entraîner la mort.

Le gouvernement polonais en exil à Angers, en France, confia à Jan Karski la tâche de mémoriser le projet de structuration de la résistance polonaise, la division des responsabilités et des communications. Karski parvint à transmettre l'intégralité de cette structure aux responsables politiques de la Pologne occupée. C'est sur la base de ces directives que prit forme le premier mouvement de résistance significatif dans l'Europe en guerre.

Structure de l'état-major de la résistance polonaise et ses relations avec le gouvernement en exil, 1942.

De retour à Angers en juin 1940, Karski fut chargé d'une troisième mission qui le conduisit à traverser à pied les montagnes Tatras avec des informations collectées auprès d'importants dirigeants de la Résistance. À cause du mauvais temps, il dut s'arrêter pour la nuit dans le village slovaque de Demjata, où un hôte corrompu le dénonça à la Gestapo. Arrêté et torturé, Karski tenta de se suicider afin de ne trahir aucun secret. Mais il fut sauvé et transporté dans un hôpital à Nowy Sącz, en Pologne. Jan Słowikowski, jeune médecin engagé dans la Résistance, organisa avec d'autres camarades une évasion téméraire.

Plaque à la mémoire des personnes tuées pour avoir aidé Karski à s'évader d'un hôpital de Nowy Sącz.

Un fort sentiment de démoralisation s'était emparé des citoyens polonais ordinaires, dont une grande majorité (70 %) vivait dans une campagne appauvrie. La vie sous l'occupation était marquée par la peur, la suspicion et la défiance permanentes. Les relations des Polonais avec les Juifs, tendues avant la guerre, se détériorèrent encore davantage lorsque les hommes de main d'Hitler commencèrent à mettre en œuvre la "Solution finale" dans la Pologne occupée.  

Les dirigeants de la Résistance étaient conscients de l'attitude d'un grand nombre de chrétiens polonais vis-à-vis de leurs compatriotes juifs. Ils considéraient l'antisémitisme comme un fléau pour la nation. Dans les tracts officiels et les publications clandestines, ils mettaient en garde ceux qui collaboraient à l'application de la terreur anti-juive contre les conséquences potentielles de tels actes.

La direction de la résistance civile au sein de l'État clandestin publia une "mise en garde" à l'intention des personnes dénonçant des Juifs.
Karski évoque sa rencontre avec les Wertheims, une famille juive et la manière dont il se fit passer pour un "szmalcownik" (maître chanteur) pour les sauver. 
Proclamation officielle du Front de résistance pour la renaissance de la Pologne rédigée par la mentor et confidente de Karski, Zofia Kossak, co-fondatrice d'un groupe clandestin catholique "Front pour la Renaissance de la Pologne" et du "Conseil d'aide aux Juifs" ("Żegota"), et auteur d'ouvrages de fiction historique à succès. 

"Le monde regarde cette atrocité, plus horrible que tout ce qui nous a jamais été donné de voir dans les annales, et il reste silencieux…. Ce silence ne peut plus être toléré. Quelles que soient ses motivations, elles sont méprisables. Face au crime, on ne peut pas rester passif. Quiconque reste silencieux face à un massacre devient complice du meurtrier. Qui ne dit mot consent."

Publication de Zofia Kossak dans "Protest" 

Les lois allemandes nazies stipulaient que toute personne coupable ne serait-ce que de posséder des informations sur des Juifs cachés, et a fortiori d'aider et de cacher des Juifs, encourait des représailles graves, voire mortelles. Toute la famille de la personne ayant aidé un Juif était en danger. 

Troisième décret du gouverneur Hans Frank concernant les restrictions de résidence dans le Gouvernement général et introduisant la peine de mort pour toute aide apportée à des Juifs, 15 octobre 1941. 

Les Nazis allemands commencèrent les déportations en masse de Juifs du ghetto de Varsovie vers le camp de la mort de Treblinka le 22 juillet 1942. 

Juifs du ghetto de Varsovie se rendant à la place Umschlagplatz, où ils furent rassemblés pour être déportés vers le camp d'extermination de Treblinka.
Lorsque Karski se rendit dans le ghetto, près de 300 000 Juifs avaient déjà été déportés.

En automne 1942, Karski entreprit la dernière, mais la plus importante de ses missions, qui aurait pu permettre de sauver les derniers Juifs de Pologne. Il fut le témoin du processus de destruction dont ils étaient victimes et put livrer un témoignage oculaire de la "Solution finale". Il fut à deux reprises introduit clandestinement dans le ghetto de Varsovie pour constater le martyre des Juifs.

"Ce n'était pas le monde. Ce n'était pas l'humanité. C'était une sorte d'enfer", devait déclarer Karski à Claude Lanzmann 36 ans plus tard.

"Des cadavres nus dans la rue. Je demandai à mon guide : 'Pourquoi sont-ils là ?' Il répondit : 'Le problème c'est que lorsqu'un Juif meurt et que sa famille veut l'enterrer, elle doit payer une taxe. C'est pourquoi ils le jettent simplement à la rue. Ils ne peuvent pas payer. Ils se disent aussi que chaque guenille compte et lui enlèvent ses vêtements.' "

Karski racontant son incursion dans le ghetto à Claude Lanzmann en 1978.

Les dirigeants juifs qui firent pénétrer clandestinement Karski dans le ghetto s'arrangèrent pour lui faire visiter un camp de transit allemand nazi pour qu'il voie des Juifs entassés dans des trains pour être envoyés à la mort. Grâce à un déguisement, Karski réussit à pénétrer dans le camp de transit d'Izbica. Pendant plusieurs années, il demeura persuadé d'avoir été dans le camp de Bełżec, comme il l'écrit dans son livre rédigé en 1944 "Histoire d'un État secret". Plus tard, il évoqua cette terrible expérience lors de son entretien avec Claude Lanzmann, réalisateur du film "Shoah".

Karski évoque sa visite du camp d'Izbica lors de son entretien avec le réalisateur français Claude Lanzmann, 1978. 
Juifs rassemblés pour être entassés dans des trains à destination de Treblinka sur l'Umschlagplatz, rue Stawk, Varsovie (1942)
Karski décrit à Claude Lanzmann les méthodes employées par les Nazis allemands dans la "Solution finale". 

"Ils poussaient les gens en leur donnant des coups de crosse pour les faire entrer dans les wagons de marchandises. Ils soulevaient leurs corps, leur appuyaient sur la tête pour les entasser dans les wagons. Une fois que deux wagons étaient pleins, le train partait. J'en étais malade."

En dépit d'incommensurables obstacles, recourant à de nombreuses fausses identités, d'innombrables moyens de transport et beaucoup d'ingéniosité, Karski réussit à gagner Londres à la fin du mois de novembre. Il prépara alors des rapports détaillés pour le gouvernement polonais en exil basé à Londres et informa le ministre britannique des Affaires étrangères, Anthony Eden. Les supérieurs de Karski l'envoyèrent ensuite à Washington où Karski s'entretint durant une heure avec le président Franklin Roosevelt. Il plaida auprès de ces deux dirigeants en faveur d'une action pour mettre fin à l'Holocauste. Malheureusement, son message resta en grande partie sans écho. 

Note adressée aux gouvernements alliés et neutres sur l'extermination en masse des Juifs dans la Pologne occupée par les Allemands, 10 décembre 1942.

Le 10 décembre 1942, le ministre polonais des Affaires étrangères soumit une note aux gouvernements membres des Nations unies décrivant le massacre en cours de la nation juive dans la Pologne occupée. Celle-ci se fondait, entre autres, sur le témoignage oculaire de Karski. 

Au bout d'une semaine, les Alliés condamnèrent officiellement la politique allemande d'extermination des Juifs en Europe. Le ministre britannique de Affaires étrangères, Anthony Eden, lut les termes de cette déclaration à la Chambre des communes, qui observa une minute de silence en signe de soutien et de solidarité. La BBC diffusa cette déclaration dans son journal du soir.

"L'attention des 12 gouvernements alliés ayant été attirée sur de nombreux rapports en provenance d'Europe selon lesquels les autorités allemandes, non contentes de dénier les droits de l'homme les plus élémentaires aux personnes de race juive dans tous les territoires sur lesquels leur dictature barbare s'est étendue, sont actuellement en train de mettre à exécution le dessein maintes fois exprimé d'Hitler d'exterminer le peuple juif en Europe. […] Les gouvernements susmentionnés et le comité national français condamnent avec la plus extrême rigueur cette politique bestiale d'extermination de sang froid. Ils déclarent que de tels évènements ne peuvent que renforcer leur résolution solennelle de s'assurer que les responsables de tels crimes seront châtiés et d'accélérer les mesures nécessaires pour parvenir à ce but."

Déclaration commune des 12 pays alliés sur les responsabilités de l'extermination des Juifs, le 17 décembre 1942

Karski livra son choquant témoignage à des douzaines de personnes (responsables politiques, journalistes, écrivains) et notamment aux dirigeants de pays alliés. Il s'entretint avec le ministre britannique des Affaires étrangères Anthony Eden, le Secrétaire d'État des États-Unis Cordell Hull, le juge de la Cour suprême des États-Unis Felix Frankfurter et avec le Président des États-Unis Franklin D. Roosevelt lui-même. L'émissaire plaida auprès de ces dirigeants pour qu'ils agissent. Transmettant la demande des responsables juifs, il fournit un compte rendu détaillé de ce qu'il avait vu. "J'étais un appareil photo", "J'étais une machine", "J'étais comme un disque de gramophone", dira-t-il plus tard. 

Jan Karski en 1943

"J'étais comme un disque de gramophone."

Jan Karski
Karski évoque l'une de ses rencontres les plus mémorables : celle avec Szmul Zygielbojm, membre du conseil national du gouvernement polonais en exil.
Quelques mois après la rencontre de Karski avec Szmul Zygielbojm, en avril 1943, les Juifs du ghetto de Varsovie se soulevèrent dans une insurrection connue sous le nom de Soulèvement du ghetto de Varsovie. Munis de quelques armes légères, ils réussirent à résister pendant trois semaines. À la mi-mai 1943, l'ennemi mit le feu au ghetto qui brûla entièrement, ne laissant aucun survivant. Il ne resta plus que des ruines fumantes.

Szmul Zygielbojm mit fin à ses jours à Londres. Il laissa une lettre expliquant que son suicide était une protestation contre la passivité des Alliés face au sort des Juifs, et qu'il espérait que sa mort pourrait sauver la vie des quelques Juifs survivants. 

"Le problème juif durant la Seconde Guerre mondiale est symbolisé par la mort de Zygielbojm. Elle montre ce total désespoir, cette indifférence du monde."
Lettre d'adieu de Szmul Zygielbojm, 11 mai 1943
Le 28 juillet 1943, Karski remit au Président des États-Unis Franklin D. Roosevelt un rapport sur la situation dans la Pologne occupée et le sort atroce du peuple juif.
Le Président Franklin D. Roosevelt

Tout le monde aurait pu s'attendre, comme ce fut le cas de Jan Karski, à ce que le Président Franklin D. Roosevelt, l'un des dirigeants les plus puissants de la planète, mette fin à l'Holocauste et sauve les derniers Juifs survivants en utilisant les forces armées de la nation américaine. Mais, ce ne fut que vers la fin de la guerre que le gouvernement des États-Unis se décida à agir et à créer le War Refugee Board, qui permit finalement de porter secours à environ 200 000 Juifs d'Europe.

En 1943, Karski rencontra un juge de la Cour suprême des États-Unis, Felix Frankfurter. Il fut anéanti par la manière dont ce juge des hommes se refusa à accepter la possibilité que la cruauté humaine pût être exercée à une échelle aussi monumentale.

"Mon esprit, mon cœur sont faits de telle sorte que je ne peux pas l'accepter. Je connais l'humanité. Je connais les hommes. Impossible ! Non ! Non !" 

Felix Frankfurter

Son identité ayant été découverte par les Nazis allemands, Karski ne pouvait pas retourner en Pologne. Le gouvernement polonais en exil lui assigna une nouvelle mission : convaincre Hollywood de faire un film sur l'effort de guerre polonais pour faire basculer l'opinion publique en faveur de la Pologne menacée par la domination soviétique. Après l'échec de ce projet, Karski se mit à travailler jour et nuit à la rédaction d'un livre sur la résistance polonaise et sa propre expérience de la guerre. Ce livre, intitulé "Histoire d'un État secret" fut publié aux États-Unis par Houghton Mifflin. Il connut immédiatement un immense retentissement. Vendu à 400 000 exemplaires, il fut rapidement traduit en français, suédois, norvégien et islandais.

Première édition du livre "Histoire d'un État secret"

Une fois son livre "Histoire d'un État secret" devenu un bestseller, Karski fut invité à donner des conférences sur la résistance polonaise et sur la situation de la Pologne occupée par les Nazis, partout aux États-Unis et au Canada. Et brusquement, tout changea.

Karski donna des conférences sur la résistance polonaise partout aux États-Unis et au Canada.

En 1945, le gouvernement des États-Unis reconnut le nouveau gouvernement polonais fantoche imposé par les Soviétiques et établi à Lublin. Karski et la Pologne qu'il représentait étaient définitivement écartés sur l'ordre du "grand chef" Staline. Dans la Pologne sous domination soviétique, il n'y avait pas de place pour l'opposition. Tous les combattants survivants de l'État clandestin furent donc qualifiés de "misérables nabots réactionnaires" et éliminés impitoyablement par la nouvelle élite dirigeante.   

Jan Karski en 1943

Ne pouvant pas retourner en Pologne, Karski commença une nouvelle vie en Amérique. Il dut faire face à de nombreuses difficultés matérielles et rénova des maisons pour compléter ses revenus. Il fut invité par le président de l'université de Georgetown, Edmund A. Walsh, à poursuivre une carrière universitaire. Karski vécut pendant plus de 40 ans à Georgetown où il enseigna à la School of Foreign Service, influençant plusieurs générations de futurs dirigeants.  

En 1952, Jan Karski obtint son doctorat à l'université de Georgetown. 

En 1965, Jan Karski épousa une danseuse-chorégraphe juive polonaise, Pola Nireńska, l'amour de sa vie. La plupart de membres de la famille juive de sa femme avaient péri dans les camps de la mort durant la guerre. Seuls Nireńska et ses parents avaient réussi à en réchapper. Elle avait quitté la Pologne au début de l'entre-deux-guerres, pour poursuivre son rêve de devenir danseuse, tandis que ses parents avaient émigré en Palestine dans les années 1930, guidés par le pressentiment de la menace qui commençait à peser sur les Juifs d'Europe. 

Nireńska se convertit au catholicisme juste avant le mariage. Karski fit remarquer plus tard que sa femme aimait l'idée que dans le catholicisme, Dieu avait choisi une Juive pour être la mère de son fils bien-aimé. 

Pendant plus de 30 ans, Karski resta, à de rares exceptions près, silencieux sur son expérience de la Seconde Guerre mondiale. Ce n'est que sous l'insistance du réalisateur français Claude Lanzmann, pour les besoins de son documentaire sur l'Holocauste, que Karski accepta de raconter son histoire à un public plus large. 

Cette interview de huit heures fut pour Karski l'occasion d'entamer une "seconde mission", en parlant de l'Holocauste et de l'inaction des dirigeants des pays alliés. En tant que professeur, il mit l'accent sur l'importance de la conscience et des valeurs individuelles, et dénonça le pragmatisme froid des nations, des organisations et des États.

Dans le documentaire "Shoah" de Claude Lanzmann, Karski raconta son histoire à un public plus large, plus de 30 ans après les faits.

"Je ne reviens pas sur mes souvenirs ... Je n'en parle pas." 

Au début des années 1980, Karski commença sa "seconde mission" : rappeler au monde l'indifférence des Alliés.

"Dieu m'a assigné la tâche de parler et d'écrire durant la guerre, lorsque, à ce qu'il me semblait, cela pouvait être utile. Mais cela n'a pas été le cas. Lorsque la guerre a été terminée, j'ai appris que les gouvernements, les dirigeants, les intellectuels, les écrivains n'avaient pas su ce qui était arrivé aux Juifs. Ils étaient surpris. Le meurtre de six millions d'innocents avait été un secret, un "terrifiant secret". […] Ce jour-là, je suis devenu un Juif. Mais je suis un Juif chrétien. Je suis un catholique pratiquant. […] Ma foi me dit que l'humanité a commis un second péché originel : par délégation, par omission, par ignorance auto-imposée, par insensibilité, par égoïsme, par hypocrisie, ou par froid calcul. Ce péché hantera l'humanité jusqu'à la fin des temps. Il me hante. Et je veux qu'il en soit ainsi."

Discours de Jan Karski lors de la Conférence internationale des Libérateurs en 1981

En juin 1982, Jan Karski planta son arbre sur l'avenue des Justes parmi les nations sur le Mont de la Mémoire à Jérusalem. Au cours des années suivantes, de nombreuses distinctions honorifiques lui furent décernées : en 1988, le "Courage to Care Award"(rebaptisé en 2012 "Jan Karski Courage to Care Award") décerné par la Anti-Defamation League, en 1990, le "Pius XI Award", en 1991, la médaille Eisenhower de la Libération et la médaille Wallenberg. En 2012, il reçut la médaille présidentielle de la liberté décernée par le Président Barack Obama.

Le 7 juin 1982, Jan Karski a été reconnu "Juste parmi les nations" par Yad Vashem.
Le 12 mai 1994, Jan Karski est fait citoyen d'honneur de l'État d'Israël.

"Désormais, moi, Jan Karski, né Kozielewski, polonais, américain et catholique, je suis également israélien ! Gloria, Gloria in excelsis Deo. Ceci est un jour de fierté et le plus important de ma vie. En devenant citoyen d'honneur de l'État d'Israël, j'ai atteint la source spirituelle de ma foi chrétienne."

Discours de Jan Karski lorsqu'il a été fait citoyen d'honneur de l'État d'Israël en 1994 

Le professeur Karski était un homme juste, un vrai héros national exempt de toute forme de chauvinisme. Il était "la fierté et la noblesse des Polonais de jadis", a déclaré Adam Michnik en recevant le Prix Aigle Jan Karski. 

Dans les années 1980 et 1990, Jan Karski s'efforça de combler le douloureux fossé entre les Polonais et les Juifs en Amérique et dans le monde entier, en tentant de renouer le dialogue entre Polonais et Juifs après la guerre. Il eut le courage d'œuvrer à contre-courant, n'hésitant pas à critiquer le comportement de ses compatriotes polonais, ainsi que la politique de la Pologne.

En 1989, le bloc communiste s'effondra, d'abord en Pologne, puis dans le reste de l'Europe centrale. Son déclin commença en 1980 avec la naissance de Solidarność (Solidarité), syndicat libre de travailleurs, sous l'inspiration de Jean-Paul II et grâce au travail opiniâtre de l'opposition démocratique en Pologne. Karski, qui était persona non grata dans la République populaire de Pologne, reçut enfin la reconnaissance qu'il méritait. 

Lech Wałęsa porté en triomphe par ses partisans après l'enregistrement du syndicat Solidarnosc, le 10 novembre 1980.
Affiche pour les élections polonaises du 4 juin 1989, premières élections de la nouvelle Pologne démocratique. 
En 1995, Karski reçut du Président Lech Wałęsa la plus haute distinction civile polonaise, la médaille de l'Ordre de l'aigle blanc.
La School of Foreign Service de l'université de Georgetown, où Karski a enseigné pendant 40 ans l'histoire du communisme et de la diplomatie mondiale, est l'un des établissements d'enseignement supérieur les plus prestigieux dans le domaine de la politique internationale et de la diplomatie mondiale. Un grand nombre de dirigeants politiques, communautaires et économiques actuels ont été des élèves de Karski.

Karski est mort le 13 juillet 2000, mais son héritage demeure. Tant que des hommes et des femmes, jeunes et vieux, auront besoin de connaître les horreurs de l'Holocauste et ce qui s'est passé dans la Pologne occupée dévastée par la guerre, sa mission aura un sens. Jan Karski continuera d'inspirer les personnes qui, dans les situations les plus terribles, cherchent des repères pour les guider quant à la conduite à tenir. Grâce à lui, ils pourront apprendre à devenir des messagers de la vérité. Jan Karski, héros de l'humanité, exhorte chacun de nous à agir pour la défense des peuples opprimés partout dans le monde.

De nombreux individus et institutions ont eu à cœur de participer à la commémoration du professeur Karski et de son action. De telles initiatives se multiplient aujourd'hui. Le Musée d'Histoire de la Pologne à Varsovie coordonne le programme "Jan Karski. Unfinished Mission" en coopération avec la "Jan Karski US Centennial Campaign", qui est devenue la "Jan Karski Educational Foundation". Le but de ces initiatives est de mettre en lumière le parcours de ce grand homme et de transmettre son héritage à travers des activités éducatives, des évènements publics et des performances artistiques, dans la perspective de la célébration du centenaire de sa naissance en 2014, et au-delà. 

Jan Karski, mars 2000.
L'ancien ministre polonais des Affaires étrangères, Adam Daniel Rotfeld accepte au nom de Jan Karski la médaille présidentielle de la Liberté décernée par le Président des États-Unis Barack Obama, le 29 mai 2012. 

"Nous devons expliquer à nos enfants comment un tel enfer a pu advenir, parce que tant de gens ont succombé à leurs instincts les plus sombres, parce que tant d'autres se sont tus. Mais parlons aussi à nos enfants des Justes parmi les nations. Ils comptaient parmi eux, Jan Karski, un jeune Polonais catholique, qui a été témoin de la déportation des Juifs entassés dans des wagons à bestiaux, qui a vu les massacres et qui a rapporté la vérité, jusqu'au Président Roosevelt lui-même. Jan Karski a disparu il y a plus de dix ans.  Mais aujourd'hui, je suis fier d'annoncer que ce printemps, nous l'honorerons de la plus haute distinction civile aux États-Unis, la médaille présidentielle de la Liberté." 

Président des États-Unis, Barack Obama, le 23 avril 2012, Musée du Mémorial de l'Holocauste aux États-Unis
Crédits : histoire

Curation — Dorota Szkodzińska, Polish History Museum
Edition — Wanda Urbańska, director of the Jan Karski US Centennial Campaign
Under the supervision of — Ewa Wierzyńska, leader of Jan Karski. Unfinished Mission program, Polish History Museum
IT support — Artur Szymański 
We would like to thank all partners in the project: — The Museum of the City of Łódź, The Jewish Historical Institute in Warsaw, E. Thomas Wood, Carol Harrison, Hoover Archives, The United States Holocaust Memorial Museum.
Exhibit's origins — The exhibit is one of the projects of Jan Karski. Unfinished Mission program run by Polish History Museum. More information on www.JanKarski.org and www.JanKarski.net.

Remerciements : tous les supports
Il peut arriver que l'histoire présentée ait été créée par un tiers indépendant et qu'elle ne reflète pas toujours la ligne directrice des institutions, répertoriées ci-dessous, qui ont fourni le contenu.
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