1970 - 1990

Cultures et contre-cultures de l'immigration

Association Génériques

Révolté-e-s
Après mai 68, la question de la capitalisation du mouvement de libération et des libertés acquises se pose spontanément dans la société. De nouvelles formes d'expression culturelle naissent pour prendre les distances de la culture officielle. Proposer de nouveaux langages, s'adresser à de nouveaux publics, véhiculer le message politique au travers de canaux non conventionnels, telle est la démarche proposée par les « contre-cultures » proliférant dans la France post-soixante-huitarde. Le langage artistique devient ainsi un espace d'expression de la vague contestataire : cinéma et théâtre militants, rock alternatif, happening, graphisme et peinture sont parmi les médias privilégiés par les jeunes pour dénoncer le peu de place qu'ils occupent dans la société. A côté d'eux, d'autres « minorités » non suffisamment représentées, essayent de lever leurs voix contre les discriminations subies : femmes et immigrés notamment. Les immigrés et les jeunes « issus de l’immigration » essayent ainsi d'investir l'espace public à travers de différentes formes d'expression artistique et culturelle pour affirmer leur « existence » dans la société française, mais aussi pour dénoncer le racisme « ordinaire » caractérisant l'univers social dans lequel ils essaient d'évoluer. Si les années 1970 sont celles du théâtre militant, des ciné-débats, des happening, au tournant des années 1980, la presse parallèle et les radios « pirates », puis libres, deviennent les « voix » de la contestation. Parallèlement, rock alternatif et figuration narrative traversent les deux décennies ouvrant le chemin à la culture hip-hop des années 1990. C’est à ce moment que l’on commence à parler de « culture des banlieues » et que les institutions s’intéressent de plus en plus à un phénomène dont la portée politique ne peut plus être ignorée.
Un immigré pour président
Pour les populations immigrées les années 1970 sont particulièrement difficiles car leur présence en France est remise en question. La crise économique et le chômage poussent les gouvernements de l’époque à prendre des mesures restrictives visant des personnes établies dans le pays depuis 15-20 ans (Circulaires Marcellin-Fontanet, mesures Stoleru, …) et, dans de nombreux cas, y ayant fondé leur famille. Selon les nouvelles dispositions, le droit de séjour en France est désormais dépendant de la carte de travail. Ce qui rend de nombreux immigrés résidant en France des illégaux. Les relations sociales se font de plus en plus tendues et les crimes à caractère raciste se multiplient. Les premières grèves éclatent (grèves de la faim pour la carte de travail, grèves des loyers dans les foyers, grèves dans les usines, …). En 1974, le Mouvement des travailleurs arabes (MTA) présente un candidat immigré symbolique aux élections présidentielles. Le candidat, un jeune gréviste de la faim tunisien, porte un double nom: Djellali Kamal, composé à partir des prénoms d’une victime du racisme et d’un militant menacé d’expulsion, manière de signifier aussi les autres combats des communautés immigrées. Les grèves ou les actions provocatrices comme la candidature d'un immigré, ne sont pas les seuls moyen d'expression choisis pour mener la lutte. La contestation de la société française trouve une voix particulièrement efficace dans la production culturelle: théâtre, cinéma, presse, musique, graphisme, danse, festivals... toute forme de langage est la bienvenue pour dénoncer les discriminations et l'invisibilité des immigrés dans l'espace public. 
Le théâtre militant
Dans les années 1970, le théâtre agit-prop, voué à la sensibilisation du public à une cause politique, est très répandu. De nombreuses compagnies de théâtre sont créées par de groupes d'immigrés qui se servent de la représentation théâtrale pour libérer la parole sur leurs conditions de vie en France. Parmi les troupes pionnières, la compagnie Al-Assifa du Mouvement des Travailleurs Arabes (MTA), la Kahina et, plus tard, la compagnie de théâtre des Flamants du nom de la cité de Marseille où elle a été fondée.  

Arrivé en France en 1971, à l'âge de 16 ans, Hédi Akkari rejoint rapidement le Mouvement des travailleurs arabes (MTA) et il intègre la troupe de théâtre militante Al Assifa. Il cherche, à travers le théâtre, à démontrer que les immigrés participent pleinement à la construction du pays.

Fondée en 1975, la Kahina est la première troupe de femmes qui se penche sur la condition des femmes arabes issues de l'immigration. Parmi ses pièces "Pour que les larmes de nos mères deviennent une légende..." et "Famille Ben Djelloul en France depuis 25 ans".

Fondatrice de la troupe Kahina et de Radio Beur au sein de l'ANGI, Salika Amara milite encore aujourd'hui à travers le théâtre, notamment pour les droits des femmes. Sa dernière pièce, "Sois re-belle et t'es toi" tourne actuellement dans la France entière.

La compagnie de théâtre de la cité des Flamants a été créée en 1980 pour représenter la pièce Ya Oulidi (Mon fils)! Lapièce met en scène l'assassinat de Lahouari Ben Mohamed, tué par un CRS le 18 octobre 1980 à Marseille.

Née à Cannes de parents algériens, Yamina Benchenni milite dès les années 1970 contre le racisme, les crimes racistes et pour le droit des femmes. Après la mort de Lahouari Ben Mohamed en 1980, elle intègre la compagnie de théâtre des Flamants.

Ciné-débats
C'est après mai 68 que l'on situe l'émergence d'un cinéma militant représentant la réalité sociale avec un style qui s'apparente à celui de la production documentaire. Le cinéma devient le langage universel à travers lequel mener une campagne de sensibilisation sur la « condition immigrée » : les ciné-club se multiplient. Les lieux investis sont les plus disparates : la rue, les cités, les usines, les foyers,  … les immigrés s’approprient, voire créent, des espaces de débat public pour se rendre visibles. 
La presse parallèle
Presse parallèle est le nom donné à ces publications libres et contestataires qui ont vu le jour après mai 68 et qui ont été le principal instrument de communication de la vague contre-culturelle. Nombreux sont les titres des périodiques de l'immigration qui naissent entre les années 1970 et 1980 et qui s'inscrivent dans ce genre. Ces journaux ont joué un rôle particulier au début des années 1980 et ont grandement contribué à la naissance de la Marche pour l'égalité et contre le racisme de 1983 ainsi que des marches des années suivantes: Convergence en 1984 et la Troisième marche en 1985. Parmi les titres les plus célèbres, Sans frontière, crée en 1979 dans le quartier de la Goutte d'or à Paris, au 35 rue Stephenson. 
Radio libres
L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 est un moment crucial pour la liberté d’expression des immigrés en France : les étrangers se voient reconnaître la liberté d’association tandis que la libération des ondes sonores autorise la création des stations privées de radiodiffusion (loi du 9 novembre 1981).   De nombreuses associations et radios sont créées.  Si la dimension communautaire est présente pour certaines (radio Alfa, radio Ritals, …) d’autres radios s’adressent à tous les Français, qu’ils soient issus de l’immigration ou pas.  C’est le cas de radio Soleil à la Goutte d’Or, de radio G à Gennevilliers, de radio Gazelle à Marseille). Souvent diffusés en deux langues, les émissions de ces radios abordent différents sujets : la situation politique dans les pays d’origine, les conditions de vie des immigrés en France tout en faisant ressortir les aspects multiculturels. A l’origine de ces initiatives, ce sont souvent des associations de jeunes, comme l’Association de la Nouvelle Générations d’Immigrés (ANGI) pour Radio Beur ou l’Association Rencontres et Amitiés (ARA) pour Radio Gazelle. 

Journaliste et membre de l’association « Au nom de la mémoire » Samia Messaoudi a participé à la création de Radio Beur, en novembre 1981.

Rock contestataire
Inspirés par les mouvements contestataires britanniques des années 1970 et 1980, le plus célèbre desquels fut "Rock against racism" dans le quartier populaire de Brixton à Londres, les jeunes immigrés feront de la musique et des festivals musicaux leurs armes de contestation. Le mouvement Rock against police (RAP) en région parisienne et les groupes Zaama de banlieue et Carte de séjour à Lyon sont à l'époque les emblèmes de la provocation "made in banlieue", lieu marginalisé où les jeunes issus de l'immigration vivent dans des conditions d'isolement social et culturel. 
La "contre-bande" dessinée
Dans le contexte de la marche pour l’Egalité et contre les discriminations de 1983, événement qui a libéré la parole d’une génération de « beurs », comme les appelait la presse, d'autres formes d'expression artistique, considérées à l'époque comme très marginales, émergent. C’est le cas de la bande dessinée, déjà présente dans la presse parallèle des années 1970 et qui explose avec le collectif Anita Comix (Farid Boudjellal, José Jover et Roland Monpierre) à l’origine de ce que l’on pourrait appeler une contre-bande dessinée. Pour la première fois des groupes d’immigrés s’auto-représentent en se servant des canons que la culture dominante leur attribue. L'appropriation et le détournement des stéréotypes racistes devient ainsi un puissant instrument de critique, dérisoire, caustique et irrévérencieuse. 
Cultures de banlieues
Entre la fin des années 1980 et le début des années 1990, les initiatives culturelles dans les banlieues se multiplient. Des festivals, des concerts et des ateliers avec les jeunes des cités sont organisés par des associations locales. Dans certains cas, ces initiatives sont initiées et animées par des anciens marcheurs devenus entretemps éducateurs ou animateurs socio-culturels. Ces événements ne laissent pas indifférentes les institutions: c’est le cas de « Caravane des quartiers », festival itinérant organisé par des associations de jeunes de banlieues pour occuper les enfants des cités qui ne partaient pas en vacances. Si pendant les premières années, le festival avait bénéficié de subventions publiques, à partir de 1996 c’est la fondation Abbé Pierre qui évitera sa fermeture en s’associant au projet.
La culture hip-hop
Si les jeunes du mouvement « beur » avaient fait irruption dans l’espace public pour affirmer leur existence, leurs frères cadets des années 1990 tendent à vouloir rester entre eux et à se créer des univers territoriaux dans lesquels pouvoir se reconnaître et être reconnus.   Ainsi, la culture hip-hop (graffitis, rap, breakdance) est rapidement identifiée comme un phénomène des banlieues et donc expression d’une nouvelle génération d’enfants d’immigrés, comme on continue d’appeler ces Français dont les origines immigrées remontent désormais à la génération des leurs grands-parents. En réalité, le phénomène est plus complexe : dans la culture hip-hop, Africains, Antillais, Beurs se mélangent des blancs de toutes origines car la ségrégation est sociale et non raciale. Néanmoins, le message antiraciste est omniprésent : c’est le cas du groupe de rap IAM à Marseille et des Suprême NTM en Seine-Saint-Denis.  En 1995, le Mouvement de l’Immigration et des banlieues (MIB) est créé : ses liens avec le RAP sont forts. En 1997, un collectif de rappeurs célèbres publie le morceau 11'30’’ contre les lois racistes dont les ventes seront versées au MIB. 

Dans ce morceau de 1991 les rappeurs marseillais IAM dénoncent la culture de l'esclavage et de la colonisation. La chanson évoque l’expérience de la déportation et de l’esclavage des noirs d’Afrique vers l’Amérique.

Credits: Story

CONCEPTION, RECHERCHES ET TEXTES

Bruna LO BIUNDO assistée par Anna TOTH

COMMUNICATION

Pauline BUSONERA

ASSOCIATION GENERIQUES

Cette exposition est proposée par l'association Génériques qui a pour objectif de préserver, sauvegarder et valoriser l’histoire et la mémoire de l’immigration en France et en Europe, notamment à travers des activités scientifiques et culturelles. Une partie des documents iconographiques présentés dans cette exposition est issue du portail numérique Odysséo (http://odysseo.generiques.org), mis en ligne par Génériques en 2009, qui propose, notamment, des milliers de documents numérisés. Ce portail permet également d’identifier et de localiser les sources sur l’histoire de l’immigration en France de 1800 à nos jours.

VIDEOS
Les témoignages audiovisuels sont issus de la campagne d'archives orales “Histoire et mémoires de l’immigration : mobilisations et luttes pour l’égalité, 1968-1988” menée par Génériques (2012-2015).

Génériques tient à remercier toutes les personnes qui ont contribué à la réalisation de cette exposition et qui ont mis à disposition leurs archives:

Pierre CIOT
Joss DRAY
José JOVER
Jean MALFRAIN
Saïd MERABTI

Cette exposition est soutenue par:

Ministère de la Ville, de la Jeunesse et des Sports

Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (DILCRAH)

Credits: All media
The story featured may in some cases have been created by an independent third party and may not always represent the views of the institutions, listed below, who have supplied the content.
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