Mamacita linda : lettres entre Frida Kahlo et sa mère

National Museum of Women in the Arts

Les lettres sincères présentées dans le cadre de cette exposition datent des années précédant le décès de Matilde Calderón de Kahlo. Elles soulignent le lien d'affection entre l'artiste et sa mère, et présentent Frida Kahlo en tant que personne, et non en tant qu'icône.

Mamacita linda : lettres entre Frida Kahlo et sa mère, 1930–1932
La relation entre Frida Kahlo et son père photographe, Guillermo Kahlo, a été minutieusement analysée par des spécialistes étudiant leurs similitudes artistiques et personnelles. En revanche, sa relation avec sa mère, Matilde Calderón de Kahlo, a rarement été mentionnée, si ce n'est par des chercheurs qui la décrivent comme "tendue". Ces lettres reflètent toutefois un profond lien mère-fille, chaleureux et passionné.

Cette correspondance est échangée à l'occasion de longs séjours de l'artiste aux États-Unis, alors que sa famille lui manque. Frida Kahlo n'a que vingt-trois ans lorsqu'elle accompagne Diego Rivera, son mari depuis un an, à San Francisco, où il doit réaliser des peintures murales.

En 1931, son art les amène à New York, où le Museum of Modern Art lui consacre une exposition. Ils se rendent ensuite à Détroit. Diego Rivera y crée une série de fresques à succès, ce qui contribue à accroître sa notoriété. Le choc éprouvé par Frida Kahlo face à la culture américaine et en étant mise sous le feu des projecteurs en sa qualité d'épouse de Diego Rivera peut expliquer pourquoi ces lettres expriment souvent son irritation quant à la vie aux États-Unis.

La correspondance qui constitue cette collection est issue des années qui comptent parmi les plus formatrices de la vie de l'artiste. Bien qu'elle ait commencé à peindre très jeune, la première exposition lui étant entièrement consacrée n'a lieu qu'en 1938. En effet, elle est avant tout considérée comme la femme de Diego Rivera, et non comme une peintre à part entière. À l'heure actuelle, son mariage houleux ainsi que les maladies fréquentes dont elle souffre à la suite du fameux accident de bus qui la blesse grièvement sont souvent évoqués lorsqu'il est question de sa vie.

Ces lettres sont également échangées alors que Matilde Calderón de Kahlo est gravement malade. Elle est atteinte d'un cancer du sein et de calculs biliaires, et décède le 15 septembre 1932. Certaines publications indiquent que Frida Kahlo est inconsolable après la mort de sa mère. On peut dès lors se demander si leur relation était vraiment tendue ou s'il s'agissait d'un lien plus ordinaire entre une fille têtue et passionnée et une mère déterminée, à l'esprit pratique.

Frida Kahlo et sa mère partagent d'importantes qualités et expériences de vie : elles ont toutes les deux épousé des artistes au tempérament revêche qui géraient mal leur argent, elles ont toutes les deux souffert de graves maladies et elles étaient toutes les deux profondément dévouées à leur famille. Bien que Frida Kahlo soit souvent décrite comme "la fille de son père", il semblerait que le lien qui l'unit à sa mère soit plus profond qu'on ne le pense généralement. Aucune publication ne s'est encore intéressée à cette question, qui constituerait un excellent sujet d'étude.

Lettre de Frida Kahlo à sa mère
10 novembre 1930, San Francisco

Mamacita linda,

Hier, je t'ai écrit une petite lettre à mon arrivée ici. C'était une très courte lettre que tu as dû déjà recevoir. Dans celle-ci, je vais te donner plus de détails sur le voyage et tout le reste.
Le train était en retard de sept heures et demie. Nous avons dû rester longtemps à Guadalajara. J'ai pu visiter toute la ville : le musée, les églises et tous les lieux les plus importants. Nous avons dîné là-bas et à six heures et demie, nous sommes partis pour Nogales, Sonora.

Le trajet est tout simplement spectaculaire. Le train longe la côte et passe par Mazatlán, Tepic, Culiacán et ainsi de suite jusqu'à Nogales, à la frontière avec les États-Unis. Cette fameuse frontière n'est qu'une simple clôture métallique qui sépare Nogales-Sonora de Nogales-Arizona. Mais cela ne fait pas beaucoup de différence. À la frontière, les Mexicains parlent "re-bien" [1] anglais et les gringos parlent espagnol "y todos se hacen bolas" [2]. Ils vérifient les passeports des deux côtés. On te fait passer un examen médical, puis le train part pour Los Angeles. Il faut un jour et une nuit, plus ou moins, pour arriver à destination.
J'ai été enthousiasmée par Los Angeles, tout comme Diego. Bon, c'est une ville…

[1] "Re-bien" signifie "très bien", mais la lettre de Frida Kahlo est empreinte d'une certaine ironie.

[2] "Y todos se hacen bolas" est une expression idiomatique mexicaine impliquant de la confusion et des efforts vains. Elle pourrait se traduire par : "Tout le monde tourne en rond".

… située dans un endroit merveilleux. Les édifices sont tellement raffinés. La plage est magnifique, mais les gringas sont horribles. Les stars de cinéma ne valent pas un clou. Il n'y a que des riches à Los Angeles. Les pauvres ont une vie très dure. Imagine seulement ! Un mètre carré de terrain en centre-ville coûte 5 000 dollars, soit plus de 10 000 pesos. Les belles maisons sont réservées aux multimillionnaires et aux stars de cinéma. Toutes les autres maisons sont "pinchurrientas" et sont construites en bois [3]. Trois mille Mexicains vivent à Los Angeles. Ils doivent travailler comme des ânes pour concurrencer les affaires des gringos.

Après Los Angeles, tu traverses San Jose et San Bruno, avant d'arriver à San Francisco. C'est une ville énorme. Diego dit qu'elle ressemble beaucoup à Londres, parce qu'il y a du brouillard à cette période de l'année et que les quartiers industriels s'apparentent aux ruelles de Londres.

Hier après-midi, nous avons été invités à un cocktail chez le directeur de la Bourse, où Diego va travailler. Ils ont une maison magnifique. Depuis leur terrasse, on peut voir tout San Francisco, la baie et les lumières de Berkeley (une autre ville…

[3] "Pinchurrientas" est un mot d'argot mexicain qui signifie "misérable, de la plus mauvaise qualité".

… en face de la baie). Le directeur parle mieux espagnol que moi, ainsi que six ou sept autres langues. Ils ont très bien traité Diego et ils m'aiment beaucoup.

Je t'envoie un des journaux qui parlent de nous. Des articles sur nous sont parus dans six journaux environ, mais je n'ai pas pu récupérer un exemplaire de chaque.

J'écris très mal, car je suis couchée. Comme d'habitude, j'ai eu une inflammation, mais les femmes des autres artistes ont été très gentilles avec moi. L'une d'elles m'a donné une bouillotte. L'autre a balayé pour moi et a nettoyé toute la maison. L'une est Française et parle espagnol. Elle s'appelle Ginette. L'autre est une gringa, mais elle est très sympathique. C'est une gentille fille.

Nous vivons dans l'atelier d'un sculpteur nommé Stackpole. Il arbore un style parisien et comporte une très grande pièce, environ trois fois plus grande que le salon de notre maison à Coyoacán. Il y a une table à dessin, une méridienne, un canapé, une cheminée et un petit bureau. Ensuite, il y a une petite pièce qui sert de cuisine/salle à manger avec une grande table, un chauffe-eau, une gazinière et un évier pour faire la vaisselle. C'est assez confortable.
Puis, il y a une chambre, mais Diego ne peut pas dormir sur le lit. Son sommier à ressorts se déforme complètement quand Diego s'allonge dessus. Il y a une petite armoire de rangement et une chaise mexicaine. Il y a une douche avec l'eau chaude et des toilettes. Tout cela se trouve au dernier étage du 716 Montgomery Street ou, de l'autre côté, au 15 Jessop Place. Il vaut mieux écrire à l'adresse de Montgomery.
Pour l'instant, nous prenons toujours le petit-déjeuner, le déjeuner et le dîner à l'extérieur. Mais ils vont organiser des livraisons de lait, de pain et de beurre à domicile. Nous ne devrons donc plus sortir que pour le dîner. Tout est au gaz, et comme je ne dois pas allumer le feu ni quoi que ce soit d'autre, je n'ai pas beaucoup de travail.
Nous habitons tout près de Chinatown. C'est presque au coin de la rue. Les Chinois se promènent comme sur les photos, vêtus de leurs costumes traditionnels. Jusqu'à présent, je n'ai vu que de vieilles femmes et des enfants chinois. Ils sont beaux. Je n'ai pas vu de jeunes femmes chinoises. Ils vendent des choses merveilleuses, de belles robes et plein d'autres choses. Les plus beaux ici sont les jeunes enfants. Ils sont énormes et magnifiques. Par contre, les adolescentes et adolescents sont horribles. Je continuerai cette lettre plus tard…

… je vais manger.

Linda, je souffre de tant d'inflammations que je ne suis pas sortie de toute la journée. Cela doit être dû à ce si long voyage.

Le docteur Eloezer (sic) vient me voir aujourd'hui à cinq heures et demie. Diego veut que je le consulte pour mes problèmes de dos. D'ici demain, le gonflement aura sûrement disparu et ensuite, j'aurai régulièrement des piqûres. Le docteur est très sympathique. Je l'ai rencontré hier. Il parle très bien espagnol dans un style assez désuet et il est très intelligent. Je t'écrirai plus tard pour te dire comment cela se passe avec lui.

Je n'ai pas encore vu les Lunas. Nous étions très fatigués et je n'avais envie de rien faire. Je leur ferai sans doute signe demain. Je te donnerai tous les détails que j'oublie à cet instant, petit à petit. Écris-moi s'il te plaît et raconte-moi tout.

Comment va Papá ? Est-ce qu'il travaille ? Dis-moi tout. Je t'enverrai immédiatement ce que je peux. Parle-moi aussi de Kitty et de "la niña linda". Comment vont-elles ? Je veux être informée en détail de tes moindres faits et gestes.

J'écrirai à Mati et Adri séparément. J'écrirai aussi à tante Bela et Carito, à grand-mère et à tout le monde.

Dis à Papá que tout ce que je te raconte et t'écris s'adresse également à lui. Dis-lui que je lui envoie beaucoup de bisous, qu'il ne devrait pas être si grincheux, et qu'il devrait se souvenir de moi et m'écrire. Salue Herminia et Chucho de ma part.

Donne souvent des caresses à Sombra et accorde la même attention à ce pauvre Monroy. Ne les chasse pas dans la rue, car j'aimerais les revoir. Quant au petit chaton roux, donne-lui plus de restes qu'aux autres.

Mamacita, si tu vois M. Magaña, donne-lui mon adresse et demande à Kitty qu'elle écrive une lettre pour lui avec tout ce qu'il veut nous dire, parce qu'il ne sait pas très bien écrire. Écris-moi souvent. Plus que quiconque, tu sais combien je suis heureuse de recevoir des lettres de vous tous, et surtout de toi. Alors, ne cesse pas de m'écrire. J'écrirai tous les jours si je peux. Mille bisous à Papá, Kitty, "la nena" et à tout le monde. À toi, j'envoie tout mon amour, Ta

Frieducha

P.-S. : Ne sois pas triste. Tout va bien se passer pour moi. Diego est très gentil avec moi. En plus, je vais recevoir un traitement médical bien meilleur ici qu'au Mexique.

Lettre de Frida Kahlo à sa mère
12 février 1931, San Francisco

Mamacita linda,

Ta lettre vient juste d'arriver. Je ne sais pas ce qui a pu advenir de la lettre avec l'argent. J'espère qu'elle n'a pas été égarée. Si c'est le cas, nous sommes vraiment dans le pétrin… Je suis sûre qu'elle arrivera plus tard. Aucune de nos lettres ne s'est perdue jusqu'à présent.

Le problème, c'est qu'ici le courrier est ramassé de façon très irrégulière. Prions Dieu que l'argent te parvienne. Cela a été assez compliqué pour moi de te l'envoyer. Comme je ne gère pas les dépenses, il m'est très difficile d'en avoir quand j'en ai besoin. Mais peu importe, s'il a été perdu, je trouverai un moyen de t'en envoyer davantage dès que possible.

Je suis très contente d'apprendre que tout le monde va bien, mais je culpabilise de te savoir seule toute la journée avec Isoldita. J'imagine que c'est une véritable diablesse à présent, mais qu'elle est mignonne. Je me trompe ? J'ai écrit à Papá et Kitty hier. Mon pauvre Papá a-t-il trouvé du travail ?

J'ai essayé de faire des crêpes, mais cela a donné une sorte de "vomi d'ivrogne". J'en ai mis partout en les retournant et elles n'étaient pas cuites au milieu. C'est peine perdue que d'essayer de me consacrer à la cuisine. Je m'y prends si mal que je gâche tout. Je pense que la meilleure chose à faire est d'attendre que…

… je revienne au Mexique. Tu pourras alors m'apprendre.

Diego va bien. Il travaille jour et nuit comme un forçat. À mon avis, il aura bientôt fini la première fresque. Il se demande si on doit partir quand cette fresque-ci sera terminée et revenir plus tard pour faire l'autre à l'École des Beaux-Arts, ou s'il doit la peindre maintenant. Dans ce cas, nous retournerions au Mexique dans trois mois. Je crois que, même si cela prend plus de temps, il vaudrait mieux finir les deux d'une traite plutôt que d'avoir à revenir plus tard. Ce serait pire, tu ne penses pas ? En tout cas, nous sommes ici depuis trois mois et pendant trois autres, vous allez encore beaucoup me manquer.

Je peins. J'ai fait six dessins et ils ont été très appréciés par tous.

Les gens d'ici nous ont très bien traités. Les Mexicains qui vivent à San Francisco sont de vrais ânes. Tu ne peux pas imaginer. Enfin, il y a des idiots partout. Certains gringos "en tiennent une sacré couche", que Dieu nous aide. Mais il y a des points positifs. Ils sont moins effrontés que ceux de notre bien-aimé Mexique.

Quand je reviendrai, je te raconterai un nombre incroyable de choses. Tu ne m'as pas encore dit si les chiots de Sombra sont des mâles ou des femelles. Les petits doivent être très mignons. N'est-ce pas ? Prends bien soin de la mère…

… et ne la laisse pas fricoter avec un autre mâle. Si tu ne fais pas attention, nous nous retrouverons avec toute une ribambelle de chiens nus, et qui sait où cela s'arrêtera ? Dis à Kitty de demander à Carlos Merida ce qu'il est advenu de l'argent. Si elle ne le fait pas, ce vieux se reposera tout bonnement sur ses lauriers.

Cette chère Adri m'a écrit pour me donner de tes nouvelles. Elle dit qu'elle s'occupe de toi. Cela me rassure. Tu es ma seule et unique préoccupation, Linda. Tu dois savoir que je t'aime tellement que je ne veux pas que tu éprouves la moindre souffrance.

Dis à Papá que je lui envoie beaucoup de bisous, ainsi qu'à Cristi et cette jolie petite Isoldita.

La météo est bien plus clémente qu'à notre arrivée à San Francisco. Il y a des fleurs partout et nous avons beaucoup de soleil. Mais la brise marine est humide et j'ai une toux qui ne veut pas me lâcher. Mon pied va bien et mon dos va mieux. Je suis tout le temps fatiguée comme avant, mais je ne me sens plus aussi déprimée. Au moins, je peux peindre.

Écoute, Linda, dis à Cristi qu'elle doit très bien traiter le vieux Hale. Je veux qu'il achète un de mes dessins.

Écris-moi de temps en temps. Ne sois pas avare. Tu ne peux pas imaginer le bonheur qui m'inonde lorsque je reçois tes lettres. Où en est le pauvre oncle Pepe ? Passe également le bonjour de ma part à grand-mère.

Mamacita chula, fais bien ce que je t'ai demandé. Prends bien soin de toi. Ne reste pas seule pendant de longues périodes. Pense à sortir et à t'amuser le dimanche, ne fût-ce que dans la sordide petite salle de cinéma de la ville. Tu vas trop t'ennuyer sinon.
Ou emmène Papá à Cuernavaca un dimanche. Cela coûte quatre pesos aller-retour. Une voiture spéciale en coûterait dix, mais Cristi, la nenita et une autre personne pourraient vous accompagner. Cristi sait d'où partent les cars. Vous pourriez partir le matin et revenir l'après-midi. Dis à Kitty que Gonzalez pourrait vous y amener. Je vous enverrai l'argent nécessaire pour qu'au moins vous puissiez voir les peintures de Diego au palais de Cortés.
Eh bien, ma Linda, je t'envoie des millions de bisous et toute mon affection. J'envoie la même chose à Papá, Kitty et la nenita. La fille de la photo que tu m'as envoyée ressemble un peu à Cristi et un peu à moi, tu ne trouves pas ? Prends quelques photos des petits chiots, histoire qu'on puisse les voir.
Prends bien soin de toi. En attendant, ta Frieducha t'envoie un million de bisous.

Lettre de Frida Kahlo à sa mère
23 novembre 1931, New York

Mamacita linda,

Hier, j'ai enfin reçu les lettres de Carito et de Mati. Ils me disent que tu vas bien, mais si tu pouvais m'écrire personnellement, je saurais exactement comment tu te sens.

Je vais bien, jusqu'à maintenant. Mais je m'ennuie vraiment et tu me manques beaucoup.

Chaque jour, c'est la guerre avec la vieille Lady Paine. Elle nous rend fous avec ses amis millionnaires. Cela nous fait rire, Diego et moi, et nous ne faisons pas attention à elle. Mais c'est tout de même pénible pour Diego. Après avoir travaillé toute la journée, chaque jour, il doit mettre un smoking et sortir dîner avec une bande de pensadores… [1]

Nous avons été très bien reçus par tout le monde. Les Rockefeller nous ont invités à déjeuner et dîner. Le fils du vieil homme est très intelligent et sympathique. Quoi qu'il en soit, il est impossible d'atteindre cette classe sociale et, personnellement, je m'en moque complètement.
Les Covarrubias sont arrivés hier. Miguel et Rosa sont de bons amis…

[1] Il s'agit d'un "albur" (jeu de mots) traditionnel mexicain. Frida Kahlo emploie le mot "pensadores" (penseur ou intellectuel) à la place du terme vulgaire "pendejo" (idiot).

… à nous depuis que nous les avons rencontrés au Mexique. Cristi devrait se souvenir de leur fils. Il allait souvent chez Rosa Rouaix. Nous avons mangé avec eux. Ensuite, nous sommes allés à Harlem, le quartier africain de New York.

Nous avons assisté à un spectacle de danse. C'était magnifique. Et il y a des milliers de jolies filles mulâtres. Personne d'autre sur terre ne sait danser comme cela. Nous étions ravis, mais Diego s'est réveillé très fatigué ce matin. Je vais devoir l'emmener voir le docteur. Il est très stressé. Ses yeux et ses pieds gonflent. Je pense que ça pourrait être un problème rénal. En tout cas, je ne veux pas qu'il reste sans traitement.

Il fait une chaleur insupportable à New York. On se croirait à Veracruz. On transpire constamment, jour et nuit, et comme il y a très peu d'air frais dans les maisons et les appartements, c'est affreux. En plus, il faut laisser les lumières électriques allumées toute la journée, car la lumière du jour ne pénètre pas dans les bâtiments. C'est triste de vivre dans une ville comme celle-ci parce que…

… les très hauts bâtiments ne laissent pas entrer suffisamment la lumière.
Ramon Alva se promenait en regardant le sommet des gratte-ciel quand de la suie est tombée dans les yeux du pauvre garçon. Il souffrait énormément. Je lui ai mis des gouttes Murine et il va mieux maintenant. Il est vraiment marrant, ce Ramon. Tu ne peux pas imaginer!

Matita m'a dit qu'ils ont branché ton téléphone. Je suis contente. Maintenant, tu peux appeler les Gordas ou qui tu veux. C'est beaucoup plus pratique pour toi.

Comment vont Kitty, la nena et Antonio ? As-tu trouvé une domestique ? Carmela m'a dit que Timo allait travailler pour toi. J'espère que c'est vrai. Même si tu dois supporter certaines choses, elle sera bien. Elle faisait du bon boulot pour moi.

Que fait Papá ? Dis-lui de m'écrire. Je suis sûre qu'il a reçu ma lettre à présent.
Tu ne peux pas imaginer à quel point je suis triste d'avoir perdu une de mes jolies boucles d'oreille. Je vais essayer de trouver quelqu'un qui pourra me la remplacer…

… mais je crois que ça va être difficile.

Caro m'a aussi dit qu'Antonio était passé. C'est l'ami de San Juanico qui s'occupe du terrain de Diego. S'il revient, dis-lui que Diego lui enverra de l'argent pour les taxes un de ces jours. C'est quelqu'un de bien. Tu peux lui faire confiance.

Cet hôtel est agréable, mais très cher. Nous payons 175 dollars par mois, mais Diego préfère dépenser un peu plus plutôt que de rester dans un taudis, loin de l'endroit où il peint. Je suis d'accord.

Merci beaucoup au Güerito pour le téléphone. Dis-lui que j'envoie beaucoup de bisous à la Chula, à Carlangas et à Sor.

Si tu as besoin de quoi que ce soit, dis-le-moi. N'aie pas peur, Linda. On peut me dire autant de fois qu'on veut que tu vas bien, je m'inquiète toujours pour toi.

J'espère que nous n'irons pas à San Francisco. Comme ça, nous serons au Mexique en août. Quoi qu'il arrive, je ne pense pas que nous resterons ici longtemps.

Je vais faire un dessin de notre appartement à l'hôtel pour te donner une idée.

[dessin]

C'est au 27e étage. Central Park est donc très joli vu d'ici et l'air est un peu plus sain que dans les autres appartements.

Dans la cuisine, la cuisinière électrique est magnifique. Je ne prépare rien à part le petit-déjeuner. Comme tu le sais, je suis une piètre cuisinière. Je fais le café et des œufs au plat, et nous mangeons des fruits, de la gelée ou du jambon. Ce petit-déjeuner coûte à peu près un dollar vingt-cinq cents par jour, soit environ trois pesos mexicains. Pour ce prix, on pourrait avoir au Mexique les repas de toute une journée.

Je déjeune pour cinquante cents dans un restaurant et, jusqu'à présent, nous avons été invités à manger tous les soirs. Autrement, je préparerais la même chose que le matin. La femme de ménage fait les lits et tout le reste, mais il faut donner des pourboires, des pourboires et encore des pourboires.

Alors que je t'écris, je suis assise à côté de la fenêtre ouverte, pour éviter d'étouffer sous la chaleur.

Linda mía, n'oublie pas de tout me raconter et de bien prendre soin de toi. Fais des milliers de bisous à Isoldita, salue Toño de ma part et demande à Kitty de m'écrire. Embrasse Papá (quand il est de bonne humeur). Quant à toi, n'oublie pas ta Frieducha qui t'adore.

Frieda

Appelle régulièrement Adri.
Peux-tu aller vérifier comment avance la maison de San Angel ?

Lettre de Matilde Calderón de Kahlo à sa fille
Premier jour de 1932, Mexico

Mi niña mía, mi Frieduchita (Ma fille chérie, ma Friduchita)

Tu n'imagines pas à quel point j'aimerais être transportée jusqu'à toi comme cette lettre afin de pouvoir t'embrasser et bavarder avec toi, pour mon plus grand plaisir. J'espère que nous nous retrouverons très bientôt. Le moment viendra où nous pourrons passer du temps ensemble.

Je me souviens très bien quand tu as dit que tu serais heureuse de vivre comme une nomade. Te rappelles-tu la nuit où tu as exprimé ce souhait ? Pauvre petite. Tu ne savais pas ce que cela voulait dire. N'est-il pas très dur de te retrouver seule sans personne qui prenne soin de toi ?

Linda, je te fais beaucoup de bisous à travers la photo que je t'envoie. Sois aussi heureuse que possible, s'il te plaît.

Salue Diego de ma part.

M. Montenegro a appelé aujourd'hui pour dire qu'il m'apporterait les idoles. Je l'attends.
Paco est toujours malade. Cristi et les enfants vont bien pour le moment.

J'espère que tu passes une bonne journée en compagnie de Diego. Toutes mes excuses pour mon horrible écriture, mais je n'ai pas le temps de réécrire cette lettre. J'ai un cadeau pour toi ici. Je te le donnerai quand tu reviendras. Je t'envoie beaucoup de bisous en attendant de pouvoir te les faire en personne.

Ta mère qui t'adore,

Matilde

Lettre de Frida Kahlo à sa mère
8 janvier 1932, New York

Mamacita linda,

J'ai reçu une lettre de Kitty aujourd'hui. Elle dit que je ne devrais pas être si paresseuse et que je devrais t'écrire plus souvent. Tu ne vas pas me croire, mais il y a des semaines où je n'ai pas une minute à moi, que ce soit le matin, l'après-midi ou le soir.

Je suis toujours assaillie d'invitations. La nuit, je m'effondre sur le lit, épuisée de m'être autant affairée çà et là. Cette semaine, après le vernissage, a été l'une des pires. Tout le monde veut inviter Diego à des fêtes, à des dîners ou à prendre le thé. Et quand il ne peut pas s'y rendre lui-même à cause du travail…

… je dois y aller à sa place.

Il a donné de très belles conférences, l'une à la Columbia University et l'autre à la New York Public Library. Le public était ravi. Inutile de te décrire les autres dîners ; ils ont tous été ennuyeux et pénibles.

L'exposition attire de plus en plus de visiteurs chaque jour. Ils ont été dix-neuf mille au total au cours des neuf derniers jours. D'après ce qu'on dit, c'est la première fois qu'une exposition reçoit un accueil si chaleureux ici à New York.

Diego peint des portraits maintenant. Nous allons donc rester ici tout le mois de janvier. Ensuite, Diego a prévu d'aller à Détroit. Mais les journaux ont récemment révélé que le directeur du musée de Détroit, où Diego est censé peindre, a été renvoyé, ainsi que tout son personnel…

… et tous les autres employés. On ne sait pas encore ce qu'on va faire. Cela me désole, parce que Diego souhaite peindre "l'industrie sidérurgique" là-bas. Je suis triste à l'idée qu'il ne puisse pas réaliser ce rêve fou. Mais d'un autre côté, ce serait mieux, car nous pourrions revenir au Mexique beaucoup plus tôt. Qui sait comment va se terminer cette histoire avec le musée ? Quoi qu'il en soit, je te ferai savoir en temps voulu ce que nous ferons en février.

Mati m'a dit combien Isoldita était jolie en dansant le Jarabe dans son costume de China Poblana. Quand j'ai lu la description de Mati…

… je n'ai pas pu m'empêcher de pleurer en pensant à toi, à la niña et à tout le monde. Mais je sais que je dois vivre avec et qu'on ne peut rien y faire.

Linda, dis-moi comment vous allez, toi et Papá. Heureusement, je suis en bonne santé. J'en ai assez de vivre entourée de ces vieilles dames et de ces vieux gentlemen si apprêtés et stupides. Mais au moins, Diego est heureux ici, absorbé par la peinture. Et jusqu'à présent, il va bien. Il n'a pas été malade du tout.

Le temps va passer vite et nous serons de retour au Mexique dès que nous le pourrons. Par contre, financièrement, c'est un désastre. Jusqu'à maintenant, personne n'a acheté quoi que ce soit à l'exposition. J'espère que les gens s'intéresseront aux fresques plus tard.

Ce voyage a coûté très cher à Diego. J'espère que ses œuvres se vendront bien. Sinon, ce sera une catastrophe, tu ne crois pas ?

Ce qui m'inquiète le plus en ce moment, c'est Kity. Mais je pense que si elle prend soin d'elle, tout ira bien. Elle dit que Marin lui fait payer 250 pesos. C'est trop, tu ne penses pas ? Je ne crois pas que ce soit juste qu'il abuse comme ça. Je verrai si Diego peut lui écrire une lettre. Sinon, je lui demanderai personnellement de ne pas exagérer de la sorte. Et s'il ne change pas ses honoraires, il y a d'autres médecins qui factureraient moins. Je n'ai pas envoyé la layette dont j'avais parlé. J'attendais de voir si le consul ici…

… pourrait le lui apporter lors de son voyage au Mexique, mais il ne s'y rend pas avant mars. Je vais plutôt lui faire parvenir de l'argent pour qu'elle puisse acheter ce dont elle a besoin. J'ai bien envoyé le collier pour Isoldita, mais très tard. Il n'arrivera sans doute pas avant le treize de ce mois. Je n'ai tout simplement pas pu l'expédier plus tôt.

La météo à New York est changeante. Parfois, le sol est recouvert de givre et, à d'autres moments, les températures sont agréablement douces. Mais il fait généralement froid la nuit. Est-ce qu'il fait très froid au Mexique ?

Je vais écrire un petit mot à Lupe Paul au sujet de ce qui est arrivé à son fils. Le pauvre Manuelito doit être désespéré !

Lindita, si tu pouvais m'écrire, ne serait-ce qu'une très courte lettre…

… cela me ferait infiniment plaisir.

La personne que je vois le plus souvent est Malu Cabrera. Jusqu'à présent, elle a été très gentille. Je sais qu'elle est hypocrite, mais au moins, elle parle espagnol. J'ai donc quelqu'un avec qui discuter. À part Malu, je vois Rosa et Miguel Covarrubias, qui sont vraiment de bons amis.

J'ai une autre amie, une gringa ; elle a à peu près mon âge. Nous nous entendons très bien parce qu'elle est simple et pas du tout prétentieuse. Elle est très sympathique. Elle s'appelle Wilma Cannon. Le mois prochain, elle va en Chine. Elle va épouser un consul…

… là-bas. Son père va l'accompagner afin de confier sa main à son fiancé. Elle est très intelligente et d'un naturel enjoué. Elle n'est pas jolie, mais c'est une belle personne.

Je ne vois presque jamais cette vieille tête de mule de Paine. Nous échangeons à peine un mot quand nous nous croisons. Je ne lui fais pas confiance et je ne la supporte pas.

C'est tout pour les nouvelles. La routine, quoi. J'apprécie davantage New York qu'au début. Mais la seule chose que je souhaite vraiment, c'est rentrer au Mexique et te voir.

Fais beaucoup de bisous à Papá, Kitty, la niña, Toño et tout le monde. Et à toi, mi Linda, je t'en envoie des milliers. Ta Frieducha qui t'adore.
F.

P.-S. : Envoie-moi une photo d'Isoldita dans son costume de Poblana. N'oublie pas. Et envoie-moi l'adresse de Hale.

Lettre de Matilde Calderón de Kahlo à sa fille
8 avril 1932, Mexico Mi niña linda mi Friduchita,

En général, tu es au courant de tout, absolument tout, grâce à mes scribes, et je n'ai alors plus grand-chose à te dire. C'est pour cela qu'habituellement, je n'ai pas d'informations nouvelles à t'apprendre. Mais cette fois, c'est moi qui écris. Pour commencer, je vais te raconter ce qui s'est passé ces derniers jours. J'ai été très angoissée. Avant-hier, nous sommes allés à Mexico dans l'après-midi et avons dîné chez Cristina. J'ai remarqué qu'elle avait l'air fatiguée, sans toutefois y prêter beaucoup attention, car elle était restée debout longtemps. Le lendemain matin, le téléphone a sonné très tôt. C'était Cristina. Elle a dit : "Mamá, je t'envoie la niña. Je vais à l'hôpital." Je me sentais affreusement coupable, mais je ne pouvais rien faire d'autre. Et la matinée a passé. À trois heures, ils ont téléphoné pour me dire que le petit garçon était né. Au même moment, on frappait à la porte. C'était ta lettre avec les photos. Je me suis mise à pleurer de bonheur et je t'ai parlé comme si tu étais vraiment là.
Je veux savoir comment tu récupères suite à ton épisode grippal. Nous avons été gravement touchés ici, au Mexique. Tu devrais aller voir le médecin et prendre des médicaments pour avoir plus de force. Prends bien soin de toi, d'accord ?

Ne t'inquiète pas pour les problèmes de ton compadre [1]. Il a reçu l'argent et me demande toujours de te saluer.

Je t'envoie ces dessins pour que tu te souviennes du Mexique, à qui…

[1] Un "compadre" est un parrain, un parent ou un ami très proche de la famille.

… tu manques énormément. Je n'ai pas pu lire les journaux ces derniers jours à cause de tout ce qui s'est passé.
Dis à Diego que je l'admire davantage chaque jour. Passe-lui le bonjour de ma part et prends bien soin de lui. Je t'envoie beaucoup de bisous. Que Dieu te protège.
Ta mère qui t'adore,
Matilde

Lettre de Matilde Calderón de Kahlo à sa fille
15 août 1932, Mexico

Mi niña encantadora (Ma charmante petite fille),

Je ne pourrai jamais expliquer la merveilleuse sensation que j'ai ressentie lorsque j'ai entendu ta voix si clairement que j'avais l'impression que tu étais tout près de moi. J'ai rendu grâce à Dieu et à l'homme qui a découvert comment se parler sur une si longue distance. Les mots que je t'adresse ne sont rien en comparaison de l'énormité du sentiment que j'ai éprouvé, pour la première fois de ma vie. Ce jour-là, au même moment, nous avons reçu les photos que tu avais envoyées. Évidemment, tout le monde en voulait une, alors j'ai dû en donner certaines.

Dimanche, M. Allé est venu avec sa femme et ses enfants, et je leur ai montré les photos. Ils ont beaucoup aimé celle de Diego et l'ont emportée.

Le compadre (ami) d'Ixtacalco était là lui aussi. Il dit que les nouvelles factures sont arrivées et que les taxes s'élèvent à trente-cinq pesos au total. Dis-moi si je dois m'en occuper.

Une Américaine est venue avec son fils de quinze ans. Elle voulait voir Diego pour savoir s'il pouvait donner des cours à son fils.

Le papier que tu m'as si gentiment envoyé me plaît beaucoup. Je l'utilise pour la première fois aujourd'hui. Je t'envoie mes remerciements et un bisou pour cela. C'est vraiment adorable.

J'ai été tellement ravie de voir la photo de Diego. Cela peut sembler incroyable, mais je ressens une très grande affection pour lui et je m'intéresse à tout ce qu'il fait. Dis-lui combien je l'estime et que je l'apprécie beaucoup. Et toi, mi niña linda, reçois toutes mes bénédictions. Ta mère qui t'adore,

Matilde

Translations by Marianne Huber and Nelleke Nix; edited by Cynthia Selde
Crédits : histoire

The selection of letters on view are a part of the Nelleke Nix and Marianne Huber Collection: The Frida Kahlo Papers donated to NMWA in 2007.

The collection consists of over 360 unpublished letters related to the artist’s life and work, ranging from 1930 to 1954 and most of the material dating between 1930 and 1935. A significant portion of the collection is a group of letters between Kahlo and her family. The heartfelt letters showcased in this exhibition are from the last few years before Matilde Calderón’s death.

The letters highlight the personal affection between Kahlo and her mother and showcase Frida Kahlo as the person, not the icon.

Mamacita Linda: Letters between Frida Kahlo and her Mother was on view at the National Museum of Women in the Arts Library & Research Center May 1–July 31, 2012.

Remerciements : tous les supports
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