La mécanique des dessous 

Les Arts Décoratifs

Corps à baleines et corsets, paniers et crinolines du XVIIIe au XIXe siècle

Le recours aux éléments structurels pour remodeler son corps n’est pas une invention récente. Depuis la fin du Moyen Âge, les hommes et les femmes utilisent de nombreux artifices pour amplifier ou amincir différentes parties du corps au gré des modes. L’ingéniosité technique et l’inventivité s’allient pour créer des pièces vestimentaires hautement complexes qui répondent aux canons de beauté en même temps qu’ils les créent.
Paniers et corps à baleines: la création d’une silhouette « singulière » au XVIIIe siècle
Les paniers et corps à baleines constituent l’armature indispensable qui permet de porter les robes volantes et les robes à la française qui sont à la mode dans la haute société du XVIIIe siècle. Au-delà de leur fonction primaire, ils sont aussi un moyen d’affirmer le rang de celle qui les porte. Le maintien du buste et la démarche qu’ils imposent sont un indice de distinction sociale.

Robe à la française (1760)

Au XVIIIe siècle, la silhouette féminine est modelée par les dessous, corps à baleines et paniers principalement. Ces derniers façonnent la silhouette selon les canons de beauté de l’époque - la taille fine et la « gorge élevée, ferme et bien arrondie ».
Plus loin, ils vont même jusqu’à réinventer le corps féminin, en lui gommant ses lignes naturelles, et en lui créant de nouveaux contours.



Alphonse Leroy, Recherches sur les habillemens des femmes et des enfans ou Examen de la manière dont il faut vêtir l’un et l’autre sexe, Paris, Le Boucher, 1772, 2e partie, chap. III : « De l’origine des corps et de leurs différentes espèces », p.184

Le corps à baleines
« Quoique certains auteurs affirment que le port du corps se soit généralisé à l’ensemble de la société, y compris les femmes de la campagne, il est plus probable qu’il n’ait été porté au XVIIIe siècle que par les femmes des classes les plus aisées, la contrainte exercée sur le buste étant de toute évidence inadaptée à un mode de vie laborieux. » - Anne-Cécile Moheng, « Corps à baleine et paniers. La mécanique du maintien au XVIIIe siècle », dans Denis Bruna (dir.), La Mécanique des dessous, une histoire indiscrète de la silhouette, catalogue d'exposition, Les Arts Décoratifs, Paris, 2013: 109.

Corps à baleines (1740-1760)

La forme des corps à baleines change peu au cours du XVIIIe siècle et ne s’adapte pas systématiquement à la forme des vêtements portés par dessus.

Le panier
Contrairement à celles du corps à baleines, la taille et la forme des paniers changent selon les occupations, les heures de la journée et évoluent tout au long du XVIIIe siècle. Il est probable que le panier n’ait guère été porté en dehors des villes et des classes les plus fortunées.
Corsets, crinolines, et tournures: l’artifice féminin au XIXe siècle
« Le XIXe siècle s’ouvre sur une réaction intense aux excès de la société de cour du XVIIIe siècle, fondée alors sur l’artifice, l’apparence et la contrainte. […] La bourgeoisie, qui a construit sa fortune à la force de son travail, instaure une échelle de valeurs nouvelle où la conquête de l’attitude passe par le port de dessous constricteurs. Au fur et à mesure du XIXe siècle s’impose un idéal féminin inédit, sacralisé dès le premier tiers du siècle par une silhouette dite en ‘sablier’. » - Aurore Bayle-Loudet, « Le corset, acteur essentiel de la féminité moderne », dans Denis Bruna (dir.), La Mécanique des dessous, une histoire indiscrète de la silhouette, catalogue d'exposition, Les Arts Décoratifs, Paris, 2013: 160.

Robe (1805-1810)

La politique du maintien
Les silhouettes sont droites sous le Directoire, le buste maintenu par des bandes de coton ou de lin cousues à l’intérieur de la robe. La pudeur et les impératifs de maintien s’imposent de nouveau après la trêve du Directoire. Les seins sont tantôt soutenus par des brassières dites « divorce », car elles séparent les seins, tantôt par le corset à la ninon.
Le corset et l’avènement de la bourgeoisie
L’industrialisation et l’urbanisation de la société au XIXe siècle engendrent des nouveaux modes de vie. Durant le premier tiers du siècle, le corset réapparaît dans le vestiaire féminin - notamment bourgeois. La femme bourgeoise affirme sa place dans l’espace public, se montrant plus souvent « dehors » tout en développant « chez elle » une nouvelle manière d’appréhender son corps.
« Taille de guêpe » sous la monarchie de Juillet
Sous Napoléon, la silhouette féminine conserve son allure droite et la taille sous la poitrine. Néanmoins le retour de l’étiquette de Cour, imposée par l’Empereur, conduit à la création de tenues plus riches, qui mettent la taille haute davantage en valeur. Progressivement, Les toilettes se rigidifient et acquièrent de nouveaux volumes au niveau des manches et de la jupe qui prend peu à peu la forme d’un cône, puis d’une cloche. Au cours des années 1820, la taille redescend lentement pour retrouver son emplacement « naturel ». C’est sous la monarchie de Juillet que la notion de « taille de guêpe » apparaît.

Robe (1830-1835)

Pour s’habiller, les femmes enfilent d’abord une chemise, qui se place sous le corset, et sur lequel elles passent un jupon de lin raidi, ou plusieurs jupons superposés afin de créer le volume de la jupe. Elles terminent leur toilette en enfilant des amplificateurs de manche maintenus sur les épaulettes du corset.

L’apparition des cuisses et l’évolution du corset
Aux alentours de 1870, suite à l’abandon de la crinoline, le corps, longtemps caché sous les importants métrages de tissus, se dévoile. Cette évolution a une incidence sur la forme même du corset qui se rallonge et se rigidifie, couvrant une partie des cuisses. Des « baleines de dressage », courtes et disposées horizontalement, sont alors utilisées pour former le volume de la poitrine ou bien renforcer la rigidité des omoplates.
Corset et capitalisme sous la IIIe République
« De la fin du Second Empire à l’aube du XXe siècle, le corset va vers plus de complexité et de subtilité. […] Les impératifs nouveaux du capitalisme en font un accessoire soumis à un renouvellement constant, alors que l’industrialisation s’en empare et le consacre à la fois comme source de revenu et comme moyen de reconnaissance des classes ouvrières. » - Aurore Bayle-Loudet, « Le corset, acteur essentiel de la féminité moderne », dans Denis Bruna (dir.), La Mécanique des dessous, une histoire indiscrète de la silhouette, catalogue d'exposition, Les Arts Décoratifs, Paris, 2013: 164.

Corset (1895-1905)

Les corsets colorés sont d’abord portés par les prostituées, puis deviennent un phénomène de mode dans les plus hautes sphères de la société, inversant le schéma de la diffusion des modes du sommet vers les masses.

Suite à la crise économique de 1871, la prostitution devient un métier nécessaire pour certaines femmes issues de couches sociales déjà précaires. Ces courtisanes, qui suscitent la fascination tout en menaçant dans un même temps l’ordre social, contribuent sans doute à l’adoption de la couleur dans les sous-vêtements bourgeois.

Crinolines et tournures: le règne des artifices métalliques au XIXe siècle
Avec le corset, la crinoline et la tournure combinées avec le pouf, sont les dessous qui ont permis la création des silhouettes incontournables du Second Empire et des deux premières décennies de la IIIe République. Portées d’abord par la cour impériale, puis par les classes bourgeoises, la crinoline et les tournures sont des indices de distinction sociale. Le volume et la longueur de la tournure et du pouf s’adaptent aux évènements de la journée. Le degré de variation de la tenue est proportionnel au rang social. Entre 1845 et 1890, la silhouette féminine connaît deux évolutions majeures correspondant au type de sous-vêtement porté.

Crinoline (1860)

La crinoline entre 1845 et 1870...

Tournure (1875-1880)

... et la tournure entre 1870 et 1890.


L'invention de la crinoline-cage
Au cours des années 1840, le volume et le poids des jupes augmentent sous l’effet d’une superposition de jupons. Ceux-ci atteignant le nombre de sept, sont très lourds et entravants. En 1856, le modèle de crinoline-cage, inventé par Auguste Person, succède à ces jupons superposés.

Crinoline-cage (1867-1868)

Des cercles d’acier composent la structure de cette crinoline-cage. Se faisant suite du plus petit au plus large et de la taille aux mollets, ils sont introduits directement dans un jupon ou bien reliés entre eux par des lanières. Avec le temps, le volume de la jupe augmente grâce à l’utilisation de cercles de plus en plus solides et de tissus plus lourds. Plus légère que les jupons superposés, la crinoline-cage présentait surtout l’avantage de « libérer les jambes ».

Pendant vingt-cinq ans, la crinoline s’impose dans la mode féminine. Celle-ci se modifie au fil des années en marquant trois silhouettes distinctes.

Robe (1855-1858)

Entre 1845 et 1860, la crinoline est ronde, le style pompadour ré-interprète sa forme à partir des paniers du XVIIIe siècle, la jupe prenant une forme de dôme.

Robe en deux parties (1860)

« Entre 1860 et 1866, la crinoline est plus souple et ergonomique, s’aplatit sur le devant et se projette vers l’arrière, atteignant sa plus grande envergure, environ 10 mètres de circonférence. La traîne devient une des caractéristiques les plus reconnaissables de cette nouvelle silhouette...

... Le décor est toujours aussi présent, mais l’emphase se concentre sur les reins. L’aplatissement du devant du corps modifie le corsage qui reste en pointe durant le début de cette nouvelle mode, mais qui se transforme en favorisant le port de la tunique, une sur-jupe rétrécie vers l’arrière qui laisse voir la sous-jupe souvent faite dans une couleur contrastante. »

Lina Maria Paz, « Crinolines et tournures. Le règne des artifices métalliques », dans Denis Bruna (dir.), La Mécanique des dessous, une histoire indiscrète de la silhouette, catalogue d'exposition, Les Arts Décoratifs, Paris, 2013: 179

Crinoline (1862)

A la fin des années 1860, un nouveau changement de silhouette s’opère : la crinoline prend la forme d’un cône.

Son volume diminue au niveau des hanches...

... tandis que seuls quelques cercles renforcent sa partie basse.

Tournure-jupon (1870-1879)

Lui succèdent alors des pièces hybrides : les crinolines avec tournure.

Au bas du corps, le jupon est encore structuré par des cercles entiers.

En haut, il ne s’agit plus que de demi-cercles de petite taille.

La tournure
« La tournure prend le relais de la crinoline pour pouvoir soutenir le poids des robes de plus en plus riches en décoration. La crinoline comme structure ne subit dans son évolution que des changements que l’on peut qualifier de mineurs par rapport à la tournure. » - Lina Maria Paz, « Crinolines et tournures. Le règne des artifices métalliques », dans Denis Bruna (dir.), La Mécanique des dessous, une histoire indiscrète de la silhouette, catalogue d'exposition, Les Arts Décoratifs, Paris, 2013: 180.

Tournure (1882)

La tournure, quoique différente, joue le même rôle que la crinoline : elle doit créer du volume tout en assurant aussi un rôle de support pour le tissu de la jupe. Les tournures existent sous différentes formes, et peuvent se décliner en fonction des effets souhaités par la femme qui peut en modifier le volume.

Le pouf
Lorsque le volume de la jupe se mit à se concentrer sur l’arrière de la silhouette au niveau des reins, une sur-structure de la robe se créa : le pouf. Sous-tendant la construction en tissu, il prit plus ou moins d’importance selon les ornementations (chicorées, rubans, volants) dont il était orné.
La fin d’une ère
Entre 1845 et 1890, la silhouette féminine prend différentes formes en fonction des dessous qui structurent le corps. La démesure, qui caractérise les crinolines et les tournures au fil des années, reflète avant tout la recherche de richesse et de visibilité des femmes en société.

Robe (1897)

A la fin du XIXe siècle, après avoir atteint des volumes exagérés, la silhouette féminine revient à plus de simplicité. A partir de 1890, la mode romantique des années 1830 devient une source d’inspiration pour les couturiers qui se réapproprient notamment les manches gigots. En même temps, crinoline et tournure disparaissent mais restent jusqu’à aujourd’hui les symboles d’une époque d’exubérance.

Crédits : histoire

Cette exposition virtuelle fait écho à l'exposition "La mécanique des dessous, une histoire indiscrète de la silhouette", présentée aux Arts Décoratifs du 5 juillet au 24 novembre 2013.

Commissariat : Denis Bruna, conservateur en chef des collections de mode antérieures à 1800.

Textes et choix des images : Denis Bruna, Hélène Renaudin, assistante de conservation mode et textile du musée des Arts décoratifs.

Coordination éditoriale de l'exposition virtuelle : Maude Bass-Krueger, assistée d'Alexandra Harwood et de César Imbert

Remerciements : tous les supports
Il peut arriver que l'histoire présentée ait été créée par un tiers indépendant et qu'elle ne reflète pas toujours la ligne directrice des institutions, répertoriées ci-dessous, qui ont fourni le contenu.
Traduire avec Google
Accueil
Explorer
À proximité
Profil