Editorial Feature

Détourner le regard, tout un art !

Par Malika Bauwens, Beaux Arts magazine

Les peintres, maîtres des effets et des illusions, usent du regard pour porter, au-delà de l’émotion, certains messages. Méfiez-vous des apparences, ces pupilles sincères qui vous transportent, cet œil qui vous absorbe dans un carnaval de couleurs, ne pourrait être qu’un arbre cachant une forêt d’idées cryptées. L’occasion de décoder quelques tactiques de peintres pour capter notre attention !

En mettre plein la vue

Posez vos yeux sur cette scène.

Children's Games by Pieter Bruegel the Elder (From the colleciton of Kunsthistorisches Museum Wien)

Vous pourriez passer un temps certain à percevoir tous les détails, passer en revue chacun des 230 personnages : l’enfant qui joue aux osselets, celui qui leur préfère la poupée en chiffon, les colin-maillard et les bagarres. Et ce garnement qui s’amuse avec sa sarbacane à travers une trouée, l’avez-vous repéré ? Peint en 1560 ce spectacle est digne d’une superproduction hollywoodienne ! Pieter Bruegel l’Ancien a bien retenu les leçons de la Renaissance, et nous le démontre avec maestria avec ce Jeux d’enfants.

Adopter un point de vue en plongée est tout sauf innocent. Pétris d’idées humanistes, les artistes de la Renaissance, particulièrement en Italie mais aussi en Flandres, inventent la perspective. Leurs pinceaux se frottent à de nouveaux modes de représentations où le regard se perd… La bonne recette ? Prendre une fête, un banquet, qu’il soit divin ou paysan.

The Wedding Dance by Pieter Bruegel the Elder (From the collection of Detroit Institute of Arts)

Avec son Repas de noces, Bruegel l’Ancien (encore lui !) concocte à cet égard un festin pour les yeux ! Autour de sa table, on mange, on boit, le tout en musique. Ça grouille de monde.
Tous veulent se joindre à la noce. C’est votre œil qui vous le fait comprendre : car Bruegel l’Ancien a pris soin de boucher la ligne de fuite du tableau. Observez cette porte au fond du Repas de noces où un nombre incalculable de personnages se presse. La méthode fait tellement mouche qu’elle sera reprise trait pour trait, des siècles plus tard, par les créateurs d’Astérix, Uderzo et Goscinny, pour dépeindre l’immanquable banquet d’adieu qui clôt l’album d’Astérix chez les Belges !

Peasant Wedding by Pieter Bruegel the Elder (From the collection of Kunsthistorches Museum Wien)

Faire vibrer les couleurs

Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois ! Pour détourner le regard, et bien avant les découvertes du chimiste Marie-Eugène Chevreul sur les contrastes simultanés des couleurs (celles-ci infuseront dans la touche pointilliste de Georges Seurat), les peintres de la Renaissance avaient compris le rôle crucial des couleurs. Ce sont elles qui font vibrer les compositions et suscitent l’émotion du spectateur. Ainsi de Paolo Caliari, dit Véronèse, qui domine la vie artistique à Venise au XVIe siècle, aux côtés de Titien et de Tintoret. Véronèse se distingue de ses rivaux par son talent éblouissant de coloriste.

The Feast in the House of Simon the Pharisee by Paolo Veronese (From the collection of Palace of Versailles)

Regardez le reflet presque phosphorescent du manteau de robe de cette Vénitienne, dans la partie droite du Repas chez Simon le Pharisien. La botte secrète de Véronèse ? Un vert à base d’acétate neutre de cuivre, appelé vert-de-gris, et en italien, verde eterno ou vert Véronèse… Pour donner du relief à ses sujets, attirer notre œil dans le tumulte de cette toile de plus de 4 mètres de hauteur et près de 1000 mètres de long, le maestro a opté pour un rendu de lumière quasi artificielle : « Nous autres peintres, nous prenons des libertés que seuls prennent les poètes et les fous », avait-il rétorqué en 1573 au tribunal de l’Inquisition, indigné par ses libertés dans le traitement des épisodes des Evangiles.

Soigner le rendu de l’œil pour cultiver le mystère

Scruter un tableau de près nous permet bien souvent de déceler un sens caché… Mais quoi de plus insondable que l’âme humaine ! Pour nous aider à la pénétrer, les plus fins portraitistes nous invitent plonger dans les regards. Masse de la paupière, finesse du cil, brillance du globe, étincelle dans la pupille… Le soin accordé à chaque détail a son importance car l’œil est là pour traduire une émotion ou une psychologie. Contemplez la mélancolie planer sur les yeux de l’anonyme de Fleur des Champs, peint par Louis Janmot au XIXe siècle. Assise dans un paysage bucolique sur un fond de montagnes, son regard nous aspire.

Flower of the Fields by Louis Janmot (From the collection of Musée des Beaux-Arts de Lyon)

Une simple coquetterie dans le traitement de l’iris, ou plus astucieusement la position du corps, peut participer à la promotion du sujet et renforcer sa dimension mystérieuse… à l’instar du plus énigmatique des tableaux : La Joconde de Léonard de Vinci.

Mona Lisa by Leonardo da Vinci (From the collection of Rmn-Grand Palais)

Sans parler de son mythique sourire, l’aura de ce chef-d’œuvre réside notamment dans le mouvement de « pyramide torsadée » que Vinci invente, donnant l’illusion que le personnage est vivant et nous suit du regard…

Jeux de mains pour œil vilain !

Les peintres nous incitent aussi à lire entre les lignes. Prenons une diseuse de bonne aventure croisant un gentilhomme. Richesse des étoffes en velours, gants de cuir, coiffe en plume d’oie, col et poignets blancs, témoignent de sa haute position sociale. Son visage est dans la lumière, on dirait un ange… Caravage dépeint le parfait pigeon !

The Fortune Teller by Caravaggio (From the collection of Rmn-Grand Palais)

Chez le maître du clair-obscur, regards et mains se répondent et constituent l’essentiel. La composition est épurée, les sujets sont représentés à mi-corps et se détachent grâce à la lumière (intrusion divine ?) sur le fond neutre fait de gris et de brun. Le spectateur n’a plus qu’à déduire le vrai sujet du tableau : c’est l’innocence bafouée.

Même chose chez Georges de La Tour qui, vers 1630, reprend ce thème typique de la peinture dite de « genre ».

The Fortune Teller by Georges de la Tour (From the collection of The Metropolitan Museum of Art)

Georges de La Tour fait circuler les regards de façon oblique et pointe la connivence entre les arnaqueuses. La vieille tsigane appâte la victime, sa complice à la peau claire la surveille, tandis que deux autres, dans l’ombre, la détrousse. Moralité : ouvrez l’œil !

Le regard qui en dit long…

Nue ! Quoi de plus transparent ! Voyez ces riches étoffes négligemment jetées dans la Jeune Femme se couchant de Van Loo peint au XVIIe, siècle de la galanterie. Un collier de perles (symbole associé à Vénus, déesse de l’amour) gît au premier plan, des rideaux écarlates bien ouverts servent de toile de fond : doit-on la suivre au lit ? L’œillade de la dame a beau être discrète, l’invitation au voyeurisme, drapée dans de nombreux symboles, est explicite.

Young Woman Going to Bed by Jacob Van Loo (From the collection of Rmn-Grand Palais)

Le nu offre aux peintres un point de départ pour distiller des messages… non sans remous ! Peinte en 1863 et exposé pour la première fois en 1865, Olympia d’Edouard Manet ne passe pas inaperçu. Pourtant à première vue, rien de choquant. La scène est même inspirée de la Vénus d’Urbin, tableau de 1538 du maître italien Titien. Même structure, même présence d’un bracelet au poignet du modèle, même main dissimulant faussement l’entrejambe…

Venus of Urbino by Titian (From the collection of Uffizi Gallery)

Sauf que chez Manet, l’héroïne toise effrontément le spectateur. De surcroît, cette dernière n’est pas une muse allégorique mais bien une femme nue ordinaire, son modèle préféré, Victorine Meurent. C’est aussi elle qui trône, nue, parmi deux dandys au cœur du Déjeuner sur l’herbe, autre chef-d’œuvre au parfum de scandale de Manet.

Olympia by Edouard Manet (From the collection of Rmn-Grand Palais)

Sous les traits d’Olympia, surnom des prostituées du XIXe siècle, la provocante rousse aux yeux noirs prend la pose dans un lit défait. Une servante lui apporte des fleurs offertes par un client qu’on imagine caché derrière le rideau. Continuez de regarder et voyez ces prunelles jaunes qui luisent à droite en bas du tableau : tapi dans l’ombre se trouve un chat. L’animal remplace le toutou innocent qui figurait sagement au pied de la Vénus de Titien pour symboliser la fidélité. Le minou de Manet à la queue levée suggère une toute autre interprétation… C’en est trop ! La critique va hurler à l’obscénité. En réponse, une bande d’artistes, emmené par Emile Zola, fervent défenseur de la modernité, fera de la peinture de Manet un étendard. Olympia marque une rupture, celle du réalisme : « J’ai fait ce que j’ai vu », a justifié Manet.

Brouiller nos repères

Les développements de l’optique au fil des siècles, tels ceux de Newton découvrant que la lumière blanche se compose d’un prisme de couleurs, infusent dans le travail des peintres. Et le regard du spectateur va très logiquement devenir l’objet de nombreuses facéties.
Place aux illusions et à la mise en scène !

Un peu bouffon, ce Pierrot à taille humaine peint par Watteau en 1718 nous touche avec son regard triste. Absorbé par ses pensées, il nous regarde sans nous voir. Mais que nous dit vraiment cette célèbre figure de la commedia dell’arte, classique du théâtre italien ?

Pierrot, formerly known as Gilles by Antoine Watteau (From the collection of Rmn-Grand Palais)

Pour tenter de décrypter cette mascarade, il faut se pencher sur les personnages qui s’agitent en contrebas, et auxquels notre Pierrot demeure indifférent. Ils sont aussi des représentants de la commedia dell’arte : à droite Isabelle et son amoureux Léandre, ainsi que le capitaine, ce diable de fanfaron en habit rouge. Leur attitude suggère qu’ils mijotent un sale coup. Au lieu d’une comédie, n’assistons-nous pas plutôt à une tragédie ? À gauche, le docteur, regard rieur, est monté sur un âne. Justement, le gros œil de la bête, empli d’humanité, frappe le spectateur. Serait-ce notre conscience qui nous sollicite ? À vous de voir !

Words by Malika Bauwens
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