Editorial Feature

Frida Kahlo et ses écrits

Jaime Moreno Villarreal aborde les secrets que l'artiste a révélés dans ses lettres personnelles

 
Lorsque Frida Kahlo était enfant, seule une ligne de tramway permettait de se rendre à Mexico depuis le village de Coyoacán, situé au sud, où elle vivait avec ses parents et ses sœurs. Les Kahlo n'avaient ni voiture, ni téléphone. Pour recevoir un appel, Frida Kahlo devait se rendre à une heure convenue à la crèmerie Pinzón, qui disposait d'un téléphone. Si elle arrivait en retard de quelques minutes, elle ratait la communication. Pour l'adolescente vive qu'elle était, l'échange de lettres devient un moyen très pratique de rester en contact avec ses camarades de classe de la Escuela Nacional Preparatoria (École nationale préparatoire), notamment après l'accident qui la contraint à rester alitée chez elle pendant plusieurs mois. Alors que sa convalescence s'éternise, Frida Kahlo commence à se sentir isolée et négligée par ses amis, auxquels elle envoie des lettres qui restent souvent sans réponse. La correspondance lui permet de se forger un style d'écriture très particulier. Elle imagine des conversations complices avec ses "cuatezones" (mot argotique désignant les amis). Ses lettres sont riches en descriptions hautes en couleur et en tournures familières. En effet, avant d'opter pour une carrière de peintre, Frida Kahlo développe un style littéraire caractérisé par une force expressive extraordinaire qu'elle entretiendra tout au long de sa vie.

Letter from Frida Kahlo to Alejandro Gómez Arias, 1925 (From the collection of Museo Dolores Olmedo)
Letter from Frida Kahlo to Alejandro Goómex Arias, 1938 (From the collection of Museo Dolores Olmedo)

correspondance continue avec sa mère. Elle y raconte son quotidien (sur un ton familier et expansif) et demande des nouvelles de sa famille, mais exprime également ses inquiétudes par rapport à son récent mariage. Ces lettres révèlent que Frida Kahlo se sent à nouveau abandonnée, cette fois par son mari : Diego Rivera ne veut pas avoir d'enfants, travaille du matin au soir et la laisse seule. Elle s'ennuie lorsqu'elle rencontre des gens, a du mal à communiquer en anglais et préfère peindre, même si elle ne peut s'adonner à cette activité que pendant de courtes périodes. Elle est également confrontée à des difficultés administratives, car son époux est le seul à percevoir un revenu. Frida Kahlo, qui est une femme économe, fait ce qu'elle peut pour envoyer un peu d'argent à ses parents. Toutefois, elle rechigne à l'idée de toujours devoir demander de l'argent à son mari. Bien qu'elle n'en parle pas ouvertement, on perçoit dans ses lettres l'inquiétude que suscitent en elle les infidélités de Diego Rivera.

Letter from Matilde Calderón de Kahlo to her daughter Frida Kahlo, 1932 (From the collection of National Museum of Women in the Arts)
Letter from Frida Kahlo to her mother Matilde Calderón de Kahlo, 1930 (From the collection of National Museum of Women in the Arts)

Lors de son séjour à San Francisco, Frida Kahlo rencontre le docteur Leo Eloesser, en qui elle a toute confiance en tant que médecin traitant. Elle échange avec lui une correspondance. Au fil du temps, la relation médecin/patient se transforme progressivement en une amitié où se mêlent intimité et confidences. Grâce à son "cher docteur Eloesser", elle ne se sent plus négligée. Elle trouve en lui quelqu'un qui se soucie vraiment d'elle. Sur un ton qui reste affectueux, mais dans un style d'écriture parfois cru et direct, elle lui fait part de ses souffrances physiques et morales dans ses lettres, comme dans le cadre d'une consultation médicale. Les descriptions de ses maladies, souffrances et inquiétudes sont très précises. Cette correspondance est fondamentale pour comprendre son historique médical.

Letter from Matilde Calderón de Kahlo to her daughter Frida Kahlo, 1932 (From the collection of National Museum of Women in the Arts)

Diego Rivera avec sa propre sœur, Cristina Kahlo. Passionnée, elle admet avoir cru pouvoir mettre un terme aux mœurs légères de son mari. Désormais, elle pense qu'ils vont devoir se séparer, même si elle l'aime encore. Quelques mois plus tard, elle écrit une lettre à Diego Rivera dans laquelle elle capitule : elle dit être prête à accepter ses infidélités, considérées comme de simples "diversions", et que celles-ci ne doivent pas détruire l'amour qui existe entre eux. D'un ton à la fois taquin et poignant, Frida Kahlo termine sa lettre par cette supplication : "Aime-moi juste un peu. Je t'adore."

Letter from Frida Kahlo to Diego Rivera (From the collection of Archives of American Art, Smithsonian Institution)

À cette époque, elle s'exprime et écrit couramment en anglais, et a commencé à entretenir plusieurs liaisons amoureuses au Mexique et aux États-Unis. Certaines donnent lieu à d'intenses échanges de lettres, qu'elle conservera précieusement jusqu'à sa mort. Dans certains de ces courriers, elle utilise du fard à joues pour laisser des traces de baisers. En guise de signature, elle adopte le surnom suggestif "Xóchitl", qui signifie "fleur" dans la langue Nahuatl. Dans ces lettres adressées aussi bien à des hommes qu'à des femmes, elle ne s'appesantit pas sur les problèmes engendrés par le fait que Diego Rivera continue d'occuper une place centrale dans sa vie, en dépit des liaisons qu'elle entretient avec plusieurs amants. Malgré la passion intense qui se dégage de ses mots, Frida Kahlo garde encore des secrets même lorsqu'elle livre ses confidences les plus intimes.

Telegram from Frida Kahlo to Emmy Lou Packard (From the collection of Archives of American Art, Smithsonian Institution)
Letter from Frida Kahlo to Emmy Lou Packard in San Francisco (From the collection of Archives of American Art, Smithsonian Institution)

Ces secrets prennent forme dans le carnet vierge qui lui a été offert, et dans lequel elle rédige et illustre son journal intime. Le côté poétique qu'elle cultive dans nombre de ses lettres y trouve un nouvel exutoire, par le biais de l'association libre et de l'écriture automatique. Frida Kahlo a découvert ces procédés au gré de ses expériences avec le surréalisme. À travers ce journal intime, elle se plonge dans son subconscient et ses rêves, explorant davantage sa relation avec Diego Rivera et se focalisant sur ses propres pensées révolutionnaires. Elle ajuste le rythme de sa prose, et use et abuse des rimes et des listes de mots, complétant ses écrits par des notes présentées sous forme de dessins réalisés à l'encre, au pastel, à l'aquarelle et parfois au moyen de collages.

Les critiques des arts littéraires et picturaux s'accordent sur l'immense richesse linguistique, l'extrême intelligence et l'ingéniosité verbale présentes dans les écrits de Frida Kahlo. Ces derniers constituent aujourd'hui une source d'informations indispensable pour quiconque souhaite en savoir plus sur ses œuvres.
 
                                                                                   
 

Frida Kahlo's Diary, front cover (From the collection of Museo Dolores Olmedo)
Par Jaime Moreno Villarreal
Partager cette page avec un ami
Traduire avec Google
Accueil
Explorer
À proximité
Profil