- ou bien que tu es sans ton oeuvre, ou que la personne est occupée à faire
autre chose - voilà que vous êtes deux étrangers.
P. - C'est sûr.
C. - Donc il y a vide du rapport humain. Il y a un vide total.
P. - Mais l'artiste est toujours plus fragile que le spectateur. L'artiste est
sans défense, c'est lui qui subit le traumatisme de rencontrer le collectioneur
au marché, tandis que pour le collectionneur, rencontrer l'artsitse au marché
ne crée pas ce trouble.
C. - Ca pose pareillement un problème au collectionneur. Parce qu'en
réalité, à lui, il ne reste pas grand chose...Il sent qu'en s'éloignant, il perd en
conviction, il l'oublierait cet art, il n'y croierait presque plus, il ne lui
appartient pas....Et il est infériorisé par l'artiste parce qu'il sait que celui-ci,
vingt quatre heures sur vingt quatre, est artiste.
P. - Pas pour ça. Mais parce qu'il sait...Tu te rappelles ce que didsait
Marta?...Que tout humilie l'artiste. L'artiste s'humilie tout de suite, à la
première négligence, à la première distraction.
C. - Cela, le spectateur ne le sait pas et ne peut le comprendre, parce
que s'il comprenait cela, il comprendrait que lui est toujours humilié. On est
étrabger au geste qu'on mythifie, on le mythifie justement parce qu'il est
étranger, donc on ne peut percevoir aucune humanité dans ce geste parce
qu'il nous semble que la personne en cause devrait toujours se sentir
tellement heureuse de s'être réalisée dans une condition pour nous irréalisable.
P. - Non, Ninetta, non.
C. - De toute façon, ceci n'est pas intéressant parce que ça nous mène un
peu hors du sujet, non?
P. - Quand nous étions à Reggio Calabria et que j'ai parlé dans cette
école d'art, j'ai dit justement que d'abord on nous sensibilisait en nous
instruisant, en portant notre sensibilité à des exigences, et puis qu'après, au
contraire, on nous construisait des villes laides. Donc les personnes les plus
touchées, c'est nous, qui sommes sensibilisés tandis que les autres s'en foutent
qu'on leur fasse une ville laide, ça ne les intéresse même pas. Au contraire,
l'artiste est celui qui s'investit de ce besoin latent, qui est en tous les
hommes, d'être sensible à des choses qui font du bien à l'esprit. C'est cela qui
lime, affine le goût. L'artiste a cette fonction éducative aussi, c'est une
personne qui vit toute sa vie en s'affinant, en maintenant toujours vives des
exigences. Et en ceci, il est une structure de la société.
C. - Mais cela, je ne le discute pas. Ce que je discute, c'est le processus
tel que tu l'interprètes: cette manière de créer le climat, de soutenir l'artiste.
Si tu l'appelles moment de grâce, pour moi, il ne l'est pas. Ensuite reste le
problème: alors, l'artiste, que doit-il faire? Ce sera à lui d'y penser, ce n'est
pas à moi de le faire. Et ce n'est pas que je veuille nier l'art, ce n'est pas
cela,
P. - Mais qu'est-ce que tu nies, alors?
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