Western fashion meets the East

Dès le XVIe siècle, la mode occidentale n’eut de cesse de regarder au-delà de ses propres frontières.    
De cet attrait pour l’ailleurs sont nées des modes alors qualifiées d’exotiques ou d’orientalistes. Elles étaient l’expression d’une vision rêvée de l’Europe sur des civilisations souvent lointaines et inconnues. De la Turquie au Japon, en passant par l’Afrique du Nord et la Perse, c’est un Orient fantasmé qui germait dans l’esprit des Européens à la recherche de nouvelles sources d’inspiration. Alors que le commerce international se développait, de nombreux produits asiatiques et moyen-orientaux arrivèrent en Europe et influencèrent les manières de se vêtir. Ces transferts culturels enrichirent le répertoire formel et ornemental du vestiaire occidental et contribuèrent au renouvellement des modes. On observe ce processus jusqu’au XXe siècle, moment où la mode occidentale est devenue à son tour un objet d’étude pour des créateurs japonais tels que Yohji Yamamoto ou Rei Kawakubo. 
L'Orient et le luxe au XVIIIe siècle
Les nombreuses voies terrestres et maritimes qui s’ouvrirent dans le but de développer le commerce avec l’Asie marquèrent durablement l’histoire du goût en Europe. Dès le milieu du XVIIe siècle, des vêtements de Perse et d’Asie orientale sont importés et vendus comme produits de luxe. Ils sont alors portés par les gentilshommes dans un cadre intime en raison de l’exubérance de leurs tissus et de l’ampleur de leurs coupes.

Robe de chambre (Banyan) (1720-1730)

Les tailleurs européens ne tardèrent pas à produire à leur tour ces robes de chambre, aussi appelées banyan.

Celui-ci, daté de 1720-30, est coupé dans un satin de soie à décor dit « à dentelle », ou « persienne », probablement produit en France.

Robe volante (vers 1725)

La robe volante est apparue en France dans les années 1690-1700. De coupe plus large que les robes traditionnelles, elle était initialement destinée à la sphère privée. Jugée plus confortable, elle finit par s’imposer à la cour sous la Régence (1715-1723).

Ce type de robe dotée d’une jupe ample permettait l’utilisation de soieries à larges motifs. Il s’agit ici d’un lampas de soie à décor dit de « persiennes ». Ce nom évoque le goût pour l’exotisme qui caractérisait tout le XVIIIe siècle.�

Robe d'intérieur (Banyan) (1740-1760)

Ce banyan est un bel exemple du syncrétisme qui caractérisait certains vêtements au XVIIIe siècle. Le tissu, en satin de soie broché, est significatif de la vogue pour les motifs floraux promue par les soyeux lyonnais sous le règne de Louis XV (1715-1774). L’aspect naturaliste et charnu des fleurs représentées en bouquet est caractéristique de cette période.
La forme de ce vêtement est quant à elle directement inspirée des robes de Perse et d’Asie orientale.

Gravure, Journal des Dames et des Modes, (1798)

Jusqu’à l’invention de la photographie à la fin du XIXe siècle, la gravure était l’un des moyens privilégiés de diffusion des modes en Europe. De nombreuses revues spécialisées ont vu le jour à la fin du XVIIIe siècle comme le Journal des Dames et des Modes, d’où est tirée cette gravure.

La description de la tenue de la jeune femme témoigne de l’exotisme qui imprégnait la société française au tout début du XIXe siècle. Le turban ainsi que le spencer portés par l’élégante sont décrits comme « à l’algérienne ». Ce qualificatif met en avant la vision stéréotypée que portaient les Européens sur l’Afrique du Nord à cette époque et qui rejaillit sur la mode.

À la découverte de nouveaux textiles

Cape (fin XVIIIe siècle)

Originaire de Provence, cette cape à large capuche, bordée d’une bande de plis très fins, était très populaire à la fin du XVIIIe siècle.

Façonnée dans une toile de coton appelée chintz ou indienne, elle est le reflet des nombreux échanges entre l’Orient et l’Occident.

Robe en deux parties (1775-1790)

Le chintz, ou indienne, est un tissu peint ou imprimé originaire d’Inde qui pénétra le marché européen à la fin du XVIIe siècle par le biais des Compagnies des Indes hollandaises et britanniques.
Ce type de tissu connut un succès tel qu’il finit par être produit en Europe.

La folie du châle cachemire
Le châle cachemire, originaire d’Inde, a durablement marqué la mode européenne durant le XIXe siècle. Il a été porté en France du début du siècle jusqu’à la fin du Second Empire. 

Châle cachemire (1810-1830)

Tout d’abord adopté par les Anglais en raison de leurs liens privilégiés avec l’Inde, il fut introduit en France au retour des armées napoléoniennes d’Egypte. En 1799, les soldats ont rapporté des châles cachemire achetés à des marchands indiens rencontrés sur place. Le châle s’accordait alors parfaitement avec les robes en mousseline de coton des élégantes. Il pouvait se porter drapé sur les épaules, à la manière d’une toge antique.

 Le châle cachemire est très vite devenu l’un des accessoires de luxe les plus en vue, et ses prix ont atteint des sommets. Cet article de mode constituait aussi un enjeu économique majeur pour les Européens qui ont favorisé une production locale à partir des années 1810. Ces châles reprenaient des éléments ornementaux indiens comme les palmettes incurvées que l’on retrouve sur les bords de ce châle produit en Ecosse.  
À partir des années 1820, face à la concurrence du marché européen qui crée ses propres modèles, les agents français et britanniques présents en Inde proposèrent de nouveaux motifs aux  producteurs locaux. On observe ainsi des échanges constants entre les productions européennes et indiennes dont témoigne ce châle produit en Inde à partir d’un dessin probablement européen. 

Visite (1870-1879)

Passés de mode à partir des années 1870, les châles cachemire furent dans certains cas retaillés afin de créer de nouveaux vêtements.

L’ajout sur ce vêtement, appelé « visite », de nombreux éléments de passementerie est en accord avec le style dit « tapissier » qui avait la faveur des élégantes durant les premières années de la IIIe République en France. Ce style se caractérisait par une abondance de colifichets, de garnitures et d’ornements.

Robe de jour (vers 1885)

Cette robe d’après-midi en deux parties présente une ligne caractéristique des années 1880, à savoir une silhouette marquée par la présence d’un pouf ou faux-cul, qui vient exagérer et mettre en évidence la cambrure des reins.

Le motif des palmettes incurvées, aussi appelées buta, se retrouve imprimé, brodé ou tissé sur de nombreux tissus, et ce jusqu’à nos jours.

Kimono mania
A la fin de l’époque d’Edo (1603-1868), le Japon ouvre ses portes sur l’extérieur, mettant fin à plus de deux siècles d’isolationnisme. La deuxième moitié du XIXe siècle vit l’arrivée de nombreux produits japonais sur le marché européen. Le kimono est vite devenu l’article emblématique de cette redécouverte du Japon.

Robe de chambre (vers 1890)

Le kimono pouvait être porté tel quel ou être retaillé afin de s’adapter aux formes du vêtement occidental, comme l’illustre cette robe de chambre datée des années 1890.

 
Fondée en 1895, la Maison Callot Sœurs fut très largement influencée par les civilisations extra-occidentales, en particulier celles de la Chine et du Japon. Cette cape du soir est une illustration de l’influence formelle et ornementale qu’exerça le Japon sur les quatre sœurs à la tête de cette maison de haute couture. 

Callot Sœurs, manteau (1925)

La coupe de cette cape est directement inspirée de celle du kimono. Les ornements sont quant à eux tirés de la technique du laque japonais. Le lamé tente de reproduire les effets de brillance propre au laque doré, le maki-e. Les ornements végétaux sont eux aussi caractéristiques de cet art ancestral.

Madeleine Vionnet, robe du soir « Quatre mouchoirs » (hiver 1920)

Tout comme les sœurs Callot auprès de qui elle débuta sa carrière, Madeleine Vionnet fut fortement inspirée par le Japon et en particulier par les estampes japonaises qu’elle collectionnait. Plus que sur l’ornement, Vionnet porta toute son attention sur la structure du kimono. Elle étudia et assimila sa coupe, sa forme ainsi que son tombé sur le corps féminin.
Pour créer cette robe dite « quatre mouchoirs », Vionnet s’inspire de la coupe à plat du kimono qu’elle adapte aux canons de beauté occidentaux. Associée à un tissu taillé dans le biais, cette technique permet de retrouver la fluidité des kimonos, tant de fois représentés dans l’art japonais.

L'Orient rêvé des grands couturiers
Après s’être formé auprès de Jacques Doucet, Paul Poiret ouvre sa propre maison de haute couture en 1903. Il se fait alors connaître du Tout-Paris, notamment grâce aux somptueuses fêtes qu’il organise dans son hôtel particulier de l’avenue d’Antin. La plus célèbre d’entre elles eut lieu le 24 juin 1911 avec comme thème les contes des Mille et Une Nuits. Les costumes portés par les invités lors de cette fête sont l’une des manifestations les plus éclatantes de l’orientalisme au début du XXe siècle. 

Paul Poiret, manteau « La source » (printemps-été 1924)

Cet attrait pour l’Orient se ressent dans nombre des créations de Paul Poiret, comme l’illustre ce manteau dont les motifs et la forme évasée rappellent les caftans moyen-orientaux.

Paul Poiret, manteau (vers 1918)

Créé en 1918, ce manteau reprend les teintes brunes ainsi que les motifs rayés présents sur les lainages portés par les bédouins marocains. En 1918, Paul Poiret rentrait tout juste d’un voyage au Maroc qui l’inspira énormément.

Paul Poiret, robe de style « Han Kéou » (1922)

La Chine constitua une autre source majeure d’inspiration pour Paul Poiret. Cette robe se distingue par le satin de soie façonné dans lequel elle est coupée. Produit par le célèbre fabricant textile Bianchini-Férier, ce tissu est orné de médaillons inspirés des robes impériales mandchoues portées sous la dynastie Qing (1644-1911).

Jeanne Lanvin, robe « Byzance » (1920)

Grâce à sa large collection de costumes et d’étoffes anciennes, Jeanne Lanvin disposait d’un vaste répertoire ornemental pour créer ses modèles de haute couture. Ses influences étaient multiples, voire éclectiques. Pour créer cette robe, elle puisa son inspiration dans les vêtements impériaux représentés sur les mosaïques byzantines du VIe et VIIe siècles ainsi que dans les broderies d’Europe de l’Est. On retrouve sur le corsage de cette robe la couleur favorite de Jeanne Lanvin: le bleu, qu’elle déclina tout au long de sa carrière.

Gabrielle Chanel, robe du soir (1925)

Suite à la révolution bolchévique de 1917 et la chute du régime tsariste, de nombreux Russes émigrèrent vers Paris. Parmi eux, le grand-duc Dimitri Pavlovitch qui enchanta la capitale et le cœur de Gabrielle Chanel en lui faisant découvrir la culture russe. A l’image de cette robe, des accents slaves ont rythmé nombre des créations de Coco Chanel dans les années 1920.

Celle qui quelques années plus tôt lança la petite robe noire se laissa charmer par les broderies d’Europe de l’Est, ainsi que les fastes du rituel orthodoxe.

Marc Bohan pour Christian Dior, robe (printemps-été 1969)

En arrivant à la tête de la maison Christian Dior en 1960, Marc Bohan tenta de faire entrer l’entreprise dans la modernité. Il s’appropria ainsi la minijupe, lancée par André Courrèges et Mary Quant quelques années plus tôt, qu’il adapta à une clientèle plus mûre. Les lignes simples et géométriques en vogue à cette époque l’inspirèrent également.
De larges broderies colorées viennent égayer cette robe courte datée de 1969.

Ces broderies reprennent le motif du buta importé d’Inde au XVIIIe siècle. On observe ainsi une permanence voire un enracinement des motifs extra-européens dans la culture vestimentaire occidentale.

Cristòbal Balenciaga, robe du soir (hiver 1965)

Le parcours stylistique de Cristòbal Balenciaga est celui d’un maître de la couture qui ne cessa de travailler la ligne de ses modèles vers plus de synthèse. Très influencé par son pays natal, l’Espagne, Balenciaga le fut aussi par d’autres régions plus lointaines, comme l’Inde. Le sari et son enroulement autour du corps féminin a sans doute présidé à la création de ce modèle.

A l’instar de Madeleine Vionnet, l'exotisme de Balenciaga est synonyme de simplification formelle.

Christian Lacroix, ensemble du soir « Fleur des pois » (hiver-printemps 1987)

Le corsage de cet ensemble du soir créé par Christian Lacroix en 1987 reprend le motif des palmettes incurvées, aussi appelées buta.

L’enchevêtrement désordonné ainsi que la vivacité des couleurs reflètent le caractère festif et baroque des créations de ce couturier.

Yves Saint Laurent, ensemble (automne-hiver 1976)

En 1976, Yves Saint Laurent présente une collection de haute couture intitulée « Opéras – Ballets russes ». Ode aux cultures du monde entier, elle est considérée par le couturier comme sa plus belle œuvre. Contrairement à ce que pourrait indiquer son nom, cette collection mélange des éléments tirés des répertoires ornementaux marocain, tyrolien, russe ou encore tchécoslovaque.

A grand renfort de velours, satins, galons et broderies, Yves Saint Laurent met ces différentes sources d’inspiration au service de la renaissance de la haute couture.

Yves Saint Laurent, ensemble du soir (automne-hiver 1988)

Galvanisé par le succès de sa collection « Opéra- Ballets russes », Yves Saint Laurent explora, au fil de sa carrière, des aires géographiques nouvelles. Ce fut le cas de la Chine en 1988.

Et vice versa : de l'exotisme à l'anti-mode
Tout comme Yohji Yamamoto avec qui elle arriva à Paris au début des années 1980, la créatrice japonaise Rei Kawakubo consacra une partie de son œuvre à la critique des canons de la mode occidentale, renversant ainsi la vision à sens unique de l'Occident vers l'Orient. 

Comme des Garçons, robe longue (automne 2005)

Cette tenue, d’inspiration Belle Epoque, montre les nombreuses déconstructions que Kawakubo fait subir au vêtement occidental, mettant ainsi en avant ses nombreux paradoxes.

Comme des Garçons, ensemble (automne-hiver 1998)

A travers sa marque Comme des Garçons, Rei Kawakubo mène depuis plus de trente ans une réflexion approfondie sur les possibilités du vêtement, afin d’en repousser toujours plus loin les limites.

En créant cette tenue, la créatrice met à nu les techniques propres aux tailleurs européens. L’entoilage habituellement dissimulé est ici mis à découvert, tout comme la structure même du vêtement.

Yohji Yamamoto, ensemble (printemps-été 2008)

Fin connaisseur de l’histoire de la mode occidentale, Yohji Yamamoto s’inspire ici des toilettes portées par les femmes à la fin du XIXe siècle. La succession de volants maintenus par des baleines métalliques gainées est une référence directe à la tournure en vogue dans les années 1880-1890. Cette tournure, qui prenait alors la forme d’un papillon ou d’une queue d’écrevisse, était un instrument rigide permettant d’accentuer la cambrure des reins.

Elle est cependant détournée et subvertie par le créateur japonais qui n’hésite pas à la mettre en avant à l’aide d’une couleur contrastante. Le dessous devient alors dessus.
Placée sur le côté, cette tournure vient perturber le jeu des volumes et des proportions habituellement admis dans le vestiaire occidental. La citation historique se transforme alors en réflexion sur les nombreux artifices créés par l’Occident autour du corps féminin.

Credits: Story

Text and choice of images: César Imbert

Editorial coordination of the virtual exhibition: Maude Bass-Krueger assisted by Alexandra Harwood and César Imbert

Credits: All media
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