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Vermeer et les maîtres de la peinture de genre

A Lady Writing (c. 1665), Johannes VermeerNational Gallery of Art, Washington DC

Introduction

Parmi les images les plus durables de l’Âge d’or néerlandais figurent des peintures de genre ou des scènes de la vie quotidienne du troisième quart du dix-septième siècle. Réalisés à une époque d’innovation et de prospérité sans précédent, ces portraits raffinés de la société néerlandaise cultivée (des hommes et des femmes élégants écrivant des lettres, jouant de la musique et vaquant à leurs occupations quotidiennes) dépeignent un monde distingué des plus séduisants. La beauté et la sérénité de ses toiles valent à Johannes Vermeer d’être aujourd’hui le plus célèbre de ces peintres. D’autres maîtres, dont Gerard ter Borch, Gerrit Dou, Frans van Mieris et Gabriel Metsu, ont également créé des œuvres remarquablement similaires du point de vue du style, du sujet et de la technique. Les liens visuels entre les peintures de ces artistes suggèrent un puissant esprit d’innovation et d’échange, mais à quel point se sont-ils inspirés les uns des autres et dans quelle mesure ont-ils suivi leur propre voie artistique ?

The Letter (c.1660 - 1665), Gerard ter BorchRoyal Collection Trust, UK

Ter Borch et la « composition moderne »

Gerard ter Borch était le plus influent des peintres de genre hollandais en raison de sa remarquable capacité à peindre d’élégantes images de la vie domestique et des loisirs où s’exprime la vie intérieure de ses personnages. Il s’est apparemment tourné vers la peinture de genre parce que son père, Gerard ter Borch l’Ancien, l’a encouragé à axer son travail sur les « compositions modernes », à savoir des scènes de la vie quotidienne, plutôt que sur des sujets religieux ou mythologiques : « Et si tu souhaites peindre, illustre des compositions modernes, car tu peux certainement…En faisant cela, tu seras aimé de Dieu, car tu étais à Haarlem et à Amsterdam. » Ter Borch l’Ancien écrivit ce message à son fils en 1635, à un moment où le secteur maritime florissant de la République néerlandaise produisait une richesse énorme pour ses citoyens, qui stimula à son tour un marché de l’art en plein essor. Les scènes de la vie quotidienne étaient particulièrement prisées des nouveaux fortunés, des images extrêmement raffinées représentant des rassemblements animés et des fêtes dans les jardins.

Woman Writing a Letter (c. 1655), Borch, Gerard terMauritshuis

Vers 1650, quand Ter Borch porta entièrement son attention sur les scènes de genre, il ne peignait que quelques sujets (parfois même un seul personnage) engagés dans des loisirs ou dans des habitudes quotidiennes dans des intérieurs domestiques paisibles, plutôt que dans les scènes collectives animées privilégiées par la génération d’artistes précédente. Cette approche trouva un écho chez nombre de ses contemporains, dont Vermeer, qui lui emboîta rapidement le pas.

A Lady Writing (c. 1665), Johannes VermeerNational Gallery of Art, Washington DC

Parmi les peintures les plus influentes de Ter Borch, citons la Femme écrivant une lettre (Mauritshuis, La Haye), qui représente son modèle préféré, sa demi-sœur Gesina, dans un moment intime où elle consigne ses pensées. Plume à la main, totalement plongée dans son écriture, elle dégage un air de quiétude et de réflexion. Ce sentiment est renforcé par la délicatesse du pinceau de Ter Borch, ainsi que par sa sensibilité à son état émotionnel.
La Jeune femme écrivant une lettre de Vermeer fait partie des nombreuses œuvres de différents artistes où s’exprime l’influence du chef-d’œuvre de Ter Borch. Dans le tableau de Vermeer, une jeune femme séduisante immobile au-dessus d’une lettre regarde le spectateur, un sourire entendu aux lèvres. À l’instar de Ter Borch, Vermeer limita les éléments narratifs et anecdotiques qui auraient explicité l’expression de la femme, et il la dota de la même grâce indissoluble que transpire Gesina. Bien que les compositions se ressemblent, le maître de Delft a apporté une sensibilité artistique différente à sa peinture.

Alors que Ter Borch utilisa une palette terreuse d’ocre et de rouges, Vermeer joua sur l’harmonie des jaunes citronnés et des bleus sarcelles en conjuguant leurs valeurs dans toute l’image afin de créer un équilibre chromatique. Il a également minutieusement structuré la composition pour améliorer l’équilibre de la scène et lui donner un sentiment d’intemporalité.

The Hermit (1670), Gerrit DouNational Gallery of Art, Washington DC

Réseaux d’influence

Comme Ter Borch, Gerrit Dou s’est tourné vers les scènes de la vie domestique des classes supérieures dans les années 1650. Pendant vingt ans, le maître de Leyde (ancien élève de Rembrandt) s’était consacré aux portraits, aux tronies (études de personnage), aux ermites et aux érudits.

A Woman playing a Clavichord (c.1665), Gerrit DouDulwich Picture Gallery

Au milieu de sa carrière, sentant peut-être que les goûts de ses clients changeaient, il commença à représenter des femmes élégantes jouant de la musique, se regardant dans des miroirs, se languissant de leurs proches ou tenant un animal de compagnie. Les sujets peints par Dou et Ter Borch étaient liés, mais les techniques des deux artistes étaient différentes. Tandis que Ter Borch peignait de manière fluide, mélangeant les couleurs en douceur à l’aide de petits coups de pinceau appliqués rapidement, Dou alla plus loin en employant une technique de « peinture précieuse » (fijnschilder), caractérisée par un trait invisible et une attention extraordinaire aux détails.

Self-Portrait (ca. 1665), Gerrit DouThe Metropolitan Museum of Art

Dou resta toute sa carrière à Leyde, où il forma de nombreux artistes à son style de peinture raffiné, dont Frans van Mieris, qu’il appelait « le prince » de ses élèves. À la même époque, de jeunes peintres influencés par Dou se sont également inspirés les uns les autres. Par exemple, Van Mieris et Jan Steen, également originaires de Leyde, se sont souvent mutuellement emprunté des idées de composition, des motifs et des arrangements de personnages. Ce solide réseau d’influence réciproque, qui comprend non seulement les peintres travaillant dans un même centre artistique, mais également des artistes d’autres villes, se retrouve maintes fois dans le riche corpus des peintures de genre néerlandaises du XVIIe siècle.

Young Woman in a Niche with a Parrot and Cage (ca. 1660-65), Gerrit DouThe Leiden Collection

Vers 1660-1665, Dou aborda le sujet inédit d’une femme s’occupant de son perroquet, un animal de compagnie coûteux révélateur de sa richesse. La peinture de Dou trouva de nombreux admirateurs, dont Caspar Netscher, un artiste de La Haye, qui peignit peu de temps après sa somptueuse Femme nourrissant un perroquet, avec un page (National Gallery of Art, Washington). Comme Dou, Netscher représenta une femme debout derrière une niche ouverte et, dans les deux œuvres, des rideaux suspendus à la niche sont regroupés d’un côté. Les deux images se distinguent clairement par l’attitude de la femme : celle de Dou semble douce et chaste, alors que celle de Netscher est incroyablement sensuelle. La coupe basse aguichante de sa robe dorée révèle la peau de porcelaine de son décolleté, tandis que son regard coquet produit une image vivante et séduisante, à la fois familière et originale.

Officer Writing a Letter, with a Trumpeter (c. 1658-59), Gerard ter Borch, Dutch (active Haarlem, London, Amsterdam, Zwolle, and Deventer), 1617 - 1681Philadelphia Museum of Art

Proches rencontres

Les similarités entre les thèmes, les compositions, les gestes et les poses dans autant de peintures de genre soulèvent la question de savoir comment ces artistes ont pu se rencontrer. Dans le cas de Dou et Van Mieris, ils avaient tous deux été enseignants et élèves et étaient restés toute leur carrière à Leyde. Ils vivaient dans le même quartier, appartenaient à la même guilde et partageaient (et peut-être se disputaient) les mêmes clients. Les coïncidences entre leurs œuvres ne sont donc pas surprenantes. La relation entre Ter Borch et Netscher était également celle d’un mentor et de son étudiant, tandis que Steen et Van Mieris étaient des camarades de boisson, ce qui explique peut-être leur chevauchement artistique. Même en l’absence de relations personnelles, toutefois, la facilité de déplacement aux Pays-Bas aurait donné aux artistes la possibilité de voir les peintures de leurs pairs, que ce soit dans les maisons des guildes, à des enchères, par l’entremise de marchands ou chez des collectionneurs. Les calèches, les chariots et même les péniches à cheval appelées trekschuiten, qui parcouraient les centaines de canaux reliant les villes, permettaient des déplacements pratiques et efficaces. On pouvait aller en péniche d’Amsterdam à Haarlem en une heure, avec des liaisons toutes les heures, de Haarlem à Leyde en deux heures ou de Delft à La Haye en une heure et quinze minutes. Une telle mobilité entre les centres artistiques doit avoir facilité l’enrichissement mutuel des idées et des techniques.

Woman Holding a Balance (c. 1664), Johannes VermeerNational Gallery of Art, Washington DC

Inspiration, rivalité et l’art de Vermeer

Aujourd’hui, Vermeer est le plus célèbre des peintres de genre néerlandais, même si nous en savons peu sur sa vie, y compris sur sa formation et sur ses voyages en dehors de Delft. Beaucoup de ses tableaux entretiennent des liens en matière de thématique et de composition avec ceux d’autres artistes néerlandais, mais ils restent à part. Sa Femme à la balance (détail), par exemple, exprime une quiétude contenue qui diffère des scènes plus dynamiques dépeintes par ses contemporains. Comme dans ce tableau, Vermeer avait également la capacité d’insuffler un sens substantiel à ses scènes de la vie quotidienne. Ici, alors que la femme regarde la balance, la peinture du Jugement dernier suspendue derrière elle confère un sens spirituel à son acte de pesée et de jugement.

La Dentellière (1669), Johannes VermeerSource d'origine : Agence photographique de la Réunion des musées nationaux-Grand Palais

Une comparaison entre la Dentellière de Vermeer et celle de Nicolas Maes (musée des Beaux-arts du Canada, Ottawa) révèle également cet aspect du génie artistique de Vermeer. Maes représenta la dentellière assise au fond d’une pièce faiblement éclairée et intégra un certain nombre d’éléments picturaux (un portrait de Martin Luther et une bourse suspendue au mur, ainsi qu’un livre ouvert sur son bureau) pour symboliser son application au travail, sa frugalité et sa domesticité. Vermeer, quant à lui, cadra sa composition de près et plaça la jeune femme devant un mur nu pour mettre l’accent sur la dentellière elle-même. Sa peinture traduit à la fois l’implication émotionnelle de la femme dans son travail et exprime un sentiment de sérénité et d’intemporalité.

Crédits : histoire

Cette exposition fait partie du projet Google Vermeer.

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