A Soldier Patrols (2015-02), Molly Knight RaskinTimbuktu Renaissance
Au printemps 2012, un groupe de guerriers islamistes s’empare de Tombouctou. Non loin de là, la Libye est en plein tumulte après le renversement du dictateur Mouammar Kadhafi. Au Mali, un coup d'État militaire sème le chaos. Dans ce vide du pouvoir, des groupes de rebelles touaregs et de militants islamistes se battent pour le contrôle d’une grande partie du nord du Mali, y compris Tombouctou, une ville ancienne chargée d’histoire.
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Sa chute ébranle le monde entier, tout en augmentant l’inquiétude des chercheurs et des défenseurs de l’énorme patrimoine culturel de la ville : qu’adviendrait-il de ses monuments, de son art, de ses manuscrits ?
2013 Evacuation manuscripts Timbuktu, copyright Prince Claus Fund (3)SAVAMA-DCI
À l’instar des Talibans en Afghanistan et de Daesh en Irak et en Syrie, les militants du groupe islamiste Ansar Dine imposent leur vision religieuse austère et rigide à Tombouctou. Pendant leur présence, la Shariah ou loi islamique est introduite, les femmes sont contraintes de porter le voile, les voleurs sont mutilés et les hommes et femmes adultères lapidés. En outre, la musique est interdite dans une grande partie du nord du Mali, une imposition absurde lorsqu’on sait la multitude de traditions musicales enracinées dans cette région.
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Ils détruisent et font exploser des lieux sacrés dédiés à des saints musulmans. Le culte de ces saints hommes est contraire à l’interprétation fondamentaliste de l’islam par Ansar Dine. La police religieuse du groupe saccage plusieurs mausolées et enfonce les portes de la mosquée de Sidi Yahya, un acte très controversé car, selon la légende, elles ne devraient être ouvertes qu’à la fin du monde.
Le Saint CoranSAVAMA-DCI
Le plus grand héritage culturel de Tombouctou est une vaste collection de manuscrits. Personne ne sait exactement combien de documents se trouvent dans et autour de la ville. La plupart d’entre eux datent du XIVe au XVIe siècle, et bien que l’on estime leur nombre à environ 377 000, le chiffre pourrait être beaucoup plus élevé.
Leur état suscite une grande inquiétude : les manuscrits connaîtront-ils le même sort que les sites sacrés, symboles du passé éclectique du Mali ?
Destruction de manuscrits par les djihadistes à l'Institut Ahmed Baba à Tombouctou en 2012SAVAMA-DCI
Lorsque les forces françaises et maliennes entrent dans Tombouctou en janvier 2013, Ansar Dine et leurs alliés d’Al-Qaïda fuient sans opposer beaucoup de résistance. Mais avant de quitter la ville, ils commettent une dernière profanation : ils mettent le feu à une grande bibliothèque de la ville, le centre de documentation et de recherche Ahmed Baba. En conséquence, des milliers de manuscrits anciens sont détruits. On pense alors que le riche patrimoine textuel de Tombouctou est perdu à jamais.
Conservation de manuscrits dans des malles avant le déménagementSAVAMA-DCI
Mais un miracle s'était produit : la majorité de l’ensemble des manuscrits est bien en sécurité, hors de portée des militants. Dirigée par le collectionneur Abdel Kader Haidara, originaire de Tombouctou, une équipe de chercheurs, de bibliothécaires et de contrebandiers a secrètement fait sortir près de 350 000 manuscrits de la ville.
Boîtes des manuscrits détruits par les djihadistes à l'institut Ahmed Baba à Tombouctou en 2012SAVAMA-DCI
Ils utilisent des véhicules tout terrain, des pirogues et des charrettes pour les transporter vers la capitale, Bamako, dans le sud du pays. Ainsi, parfois caché sous des caisses de fruits et légumes, ce trésor extraordinaire est sauvé des moudjahidines.
Manuscrit d'astronomie, SAVAMA-DCISAVAMA-DCI
Le patrimoine textuel de Tombouctou témoigne d'une période très importante de son histoire. Les francophones ont l’habitude de parler de Tombouctou pour évoquer un lieu lointain, aux confins du monde. Pourtant, et ce pendant des siècles, la ville est une véritable plaque tournante pour les commerçants, les pèlerins et les chercheurs.
Top Afri (W) French Soudan (Mali) TimbuctooLIFE Photo Collection
Au Moyen Âge, quand la ville est à son apogée, elle est au cœur du commerce provenant du fleuve Niger et des caravanes traversant le désert du Sahara. Ses marchés regorgent de sel, d’or, d’esclaves et de textiles. Une promenade à l’intérieur de ses murs aurait révélé une multitude de langues ouest-africaines mélangées à des dialectes touaregs et à d’autres langues berbères du désert, ainsi qu’à l’arabe, la langue de l’érudition, du droit et de la religion.
Sous la domination des dynasties successives d’Afrique de l’Ouest, Tombouctou devient un important centre commercial et politique. D’abord avec l’empire du Mali, puis avec l’empire songhaï, sous lequel la ville a atteint son apogée au XVIe siècle.
2013 Evacuation manuscripts Timbuktu, copyright Prince Claus Fund (2)SAVAMA-DCI
Cette période ne se caractérise pas seulement par la richesse - les récits fantasques des dômes dorés de Tombouctou parviennent aux oreilles de la Renaissance européenne - mais aussi par l’érudition, l’écriture et la collection de livres. Les collectionneurs de la ville rassemblent des textes en langue arabe provenant des quatre coins du monde musulman. Après avoir visité Tombouctou en 1510, le voyageur marocain Hassan al-Wazzan (dit Léon l’Africain) rapporte que, malgré la splendide richesse de la ville, les livres sont les articles les plus précieux sur ses marchés.
Selon certaines estimations, un quart des 100 000 habitants de Tombouctou au XVIe siècle sont des étudiants. Ils fréquentent plus de 150 écoles, dont le grand centre universitaire coranique de Sankoré, qui existe encore aujourd’hui. Les manuscrits conservés de cette période traitent de sujets tels que la loi religieuse, les mathématiques, la poésie romantique et la magie. Cette diversité est un exemple clair de la vaste érudition de Tombouctou.
Timbuktu 7 par UNESCOUNESCO World Heritage
Cette richesse commerciale et intellectuelle ne passe pas inaperçue aux yeux du sultanat saadien du Maroc, dont l’armée capture et pille la ville en 1591, emportant des manuscrits et certains des universitaires les plus estimés de Tombouctou. Bien que la ville n’ait plus retrouvé le statut et l’importance qui la caractérisaient avant la conquête marocaine, elle n’a jamais perdu ses traditions savantes.
Explication du "Sharh Mukhtasar Al-Khalil" (Le guide concis d'Al-Khalīl) par Al-DirdīrīSAVAMA-DCI
Quand les Français prennent le contrôle de Tombouctou en 1893, ils pillent également les bibliothèques. Mais de nombreuses familles de savants conservent les manuscrits en secret et les transmettent de génération en génération. Grâce à ces gardiens, la vaste collection de trésors de Tombouctou a survécu jusqu’à nos jours.
Un manuscrit relié au fil par SAVAMA-DCISAVAMA-DCI
Les manuscrits sont souvent des documents libres reliés en peau de chèvre. L’arabe utilisé apparaît dans plusieurs écritures : la calligraphie coufique plus dense associée aux textes arabes anciens, les traits plus épais de la tradition haoussa d’Afrique de l’Ouest et la calligraphie maghrébine plus arrondie de l’Afrique du Nord.
2013 Evacuation manuscripts Timbuktu, copyright Prince Claus Fund (6)SAVAMA-DCI
Un certain nombre de ces textes ont été numérisés et publiés en ligne par la Bibliothèque du Congrès à Washington D.C. Ils comprennent notamment un traité d’astronomie sur la structure du ciel, un inventaire des saints soufis de la région, des conseils administratifs destinés aux gouverneurs et des connaissances médicales sur certaines maladies et leurs remèdes.
Camel Riders in the Desert of Timbuktu (2011), Festival au DesertTimbuktu Renaissance
Cette tradition islamique de curiosité et de diversité contraste fortement avec la rigidité des militants qui ont occupé Tombouctou pendant dix mois en 2012. Le paysage du nord du Mali reste tumultueux. Quatre ans après avoir repris le contrôle de Tombouctou, des problèmes de sécurité empêchent encore les programmateurs du célèbre événement musical Festival au Désert d’organiser un nouvel événement (le dernier remonte à janvier 2012).
Timbuktu couverture 1 par UNESCOUNESCO World Heritage
En 2016, la Cour pénale internationale déclare Ahmad al-Mahdi, membre d’Ansar Dine, coupable d’avoir démoli des monuments religieux à Tombouctou (y compris les portes de la mosquée Sidi Yahya) - et le condamne à neuf ans de prison. Il s’agit de la première condamnation de la Cour pour destruction de patrimoine culturel.
La bibliothèque Mama Haidara à Tombouctou par Photo El Hadj Djitteye 2017SAVAMA-DCI
S’il y a quelque chose de positif à tirer de la dévastation de Tombouctou par Ansar Dine, c’est que le monde entier a entendu parler des manuscrits et de l’histoire de la ville. Il existe peut-être de nombreux autres textes anciens dans la région, cachés dans des maisons privées ou enfouis dans le sable. La tâche de les incorporer dans les grandes archives de l’histoire textuelle de la ville reste entre les mains de la prochaine génération de chercheurs de Tombouctou.
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