La Grande Guerre vue des collections du Musée de la musique

Philharmonie de Paris

La Première guerre mondiale, en ébranlant toute la société, a profondément bouleversé la vie musicale. Des musiciens de tous milieux – amateurs, tout juste diplômés du Conservatoire, concertistes déjà renommés, compositeurs etc. – se retrouvent au milieu d'une guerre dont la violence et l'absurdité les traumatisent… quand elles ne leur coûtent pas la vie.

Une activité musicale perdure pendant la Première Guerre Mondiale, au front comme à l'arrière. Chacun s'organise : réparer et construire les instruments, organiser de petits concerts ou les offices funèbres, imprimer des tracts, composer ou apprendre l'harmonie sur un bout de table… Dans les archives de la célèbre maison Chanot-Chardon – parmi les grands luthiers français des XIXe et XXe siècles – conservées au Musée de la musique, André Chardon (1897-1963) évoque ses difficultés à réparer son violon au front dans une lettre adressée à son père, lui aussi mobilisé :

"Quant à la vie que l'on mène c'est toujours la même chose. Quelle chance d'avoir un passe-temps. La touche de mon instrument s'était décollée par l'humidité et j'ai fait quatorze kilomètres pour trouver de la colle de colophane que j'ai fait fondre dans un bain-marie fait avec deux boites de tabac anglais. C'était « latest chic » enfin je l'ai recollé à merveille et il n'y parait plus maintenant. Tout cela à la grande surprise d'un bon nombre de camarades qui en ont conclu : « Chacun son métier » et cela est bien vrai."

Le violoncelle «Le Poilu» a été fabriqué pour Maurice Maréchal (1892-1964), tout juste diplômé du Conservatoire de Paris au moment de sa mobilisation et devenu agent de liaison au 74e puis au 274e régiment d'infanterie. Ce violoncelle de campagne a été réalisé par deux menuisiers de son régiment, Neyen et Plicque. L'utilisation de bois venant de caisses de munitions pour la caisse de résonance lui donne une allure inhabituelle qui a suscité la curiosité de tous.

Maréchal et son « Poilu » ont été invités à jouer au quartier général de la division de nombreuses fois ; sur le bois du violoncelle sont ainsi apposées les signatures des maréchaux Joffre et Pétain, et des généraux Foch, Mangin et Gouraud.

Carnets de Maurice Maréchal, le 22 février 1916, soir

Ce soir est arrivé un ordre de la division de m'embarquer demain pour passer en subsistance à la 5e division à dater du 24. C'est sûrement pour faire de la musique au général pendant la période de repos et cette situation n'est que temporaire.

Carnets de Maurice Maréchal, le 23 février 1916

On entra au salon […]. Mon violoncelle amusait beaucoup les autres. Durosoir disait que ce violoncelle ferait le désespoir des luthiers. Puis Mangin fit son entrée. Très, très aimable ! Il s'amusa aussi beaucoup du violoncelle-poilu.

Le violon construit pour René Moreau (1883-1964) – musicien brancardier au 152e régiment d'infanterie, élève de Guy Ropartz au Conservatoire de Nancy – témoigne d'un sens esthétique prononcé de la part de son luthier (peut-être un sculpteur ?). Il est orné de feuilles de chêne sculptées en relief sur la table et le fond, la volute est surmontée d'une sorte de crête et les éclisses sont en peau de chèvre !
Si ces instruments bricolés sont un moyen précieux de s'extraire de l'horreur de la guerre, le violon de Moreau est en plus devenu une véritable légende familiale.

Côté allemand, justement, le violon de Curt Oltzscher est un exemple rare de lutherie d'instrument à cordes, les soldats allemands se tournant plus fréquemment vers les instruments à vent et à percussions.
Daté du jour de Noël 1916, il a été fabriqué dans un camp de prisonniers allemands situé à Romans dans la Drôme par Oltzscher lui-même. On a retrouvé la trace de celui-ci à Plauen (Saxe) grâce aux inscriptions sur l'étiquette collée dans l'instrument : il était plombier et aucun autre instrument ne lui est attribué à ce jour. Son violon, auquel se mêlent aussi des éléments de lutherie conventionnelle (chevilles et cordier sont des éléments standards produits en série pour les violons) et du bois de récupération sculpté, a également une certaine originalité esthétique.

Si la diversité des instruments de musique est un témoignage parmi tant d'autres de la micro-société qui s'organise dans les tranchées, il en est de même pour le répertoire, qui s'étend des chansons et des airs de danse au grand répertoire « classique ». Pour les offices funèbres, les concerts improvisés, les répétitions, au front comme dans les fermes ou les châteaux, les œuvres des grands maîtres résonnent malgré tout – Bach, Schumann, Beethoven – avec celles de ceux restés à l'arrière – Debussy ou Ravel – ou de ceux qui composent dans leur gourbi, comme André Caplet.

Concert poilu sur instruments d'infortune

Donné le 14 novembre 2014 à la Cité de la musique et les 22 et 23 novembre 2014 au Hall de la chanson.

Caisse à savons ou à munitions pour construire un violoncelle, xylophones faits de bouteilles, casques transformés en mandolines, une gourde et une boîte de sardines formant un violon : tels étaient les instruments avec lesquels, bien souvent, les soldats de la Première Guerre mondiale tentaient de faire de la musique. Leurs chansons aussi étaient souvent bricolées, avec leurs propres paroles, collées sur des airs connus. Lors de ce « concert poilu sur instruments d'infortune », les chansons seront accompagnées par un ensemble constitué d'élèves du Conservatoire de Paris jouant sur des instruments reconstitués sur le modèle de ceux ingénieusement bricolés par les Poilus.

Credits: Story

Jean-Philippe Échard et Christine Laloue

Credits: All media
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