Mar 15, 1830 - Jul 4, 1905

Elisée Reclus

Les Reclusiennes, Musée virtuel de la pensée

Géographe, Anarchiste, Voyageur
Musée virtuel de la pensée du Pays foyen

L'Homme est la nature prenant conscience d'elle -même

La plus haute expression de l'ordre, c'est l'Anarchie.

Élisée Reclus est né à Sainte-Foy-la-Grande en Gironde. Géographe, militant et penseur de l’anarchisme de la fin du XIXe siècle, son grand récit anarchiste est écrit à une époque qui est celle de l'apogée du mythe du progrès. 

Mais pour Reclus l’être humain est inséparable de la nature puisqu’il en est issu. Mais son fameux épigramme, « l’homme est la nature prenant conscience d’elle-même », montre qu’il ne s’agit plus seulement de la nature en soi mais d'un processus, d'une évolution présente. 

Auteur au style imagé, chaleureux, poétique qui utilise des supports multiples: guides du voyageur (Hachette), articles et ouvrages scientifiques (Revue des deux mondes-Bulletin de la Société de géographie de Paris), propagande libertaire (L'idée libre-Le libertaire), fascicules de vulgarisation (bibliothèque d'éducation et de vulgarisation-Hetzel). Il vise des publics variés, allant des scientifiques au grand public.

Maison natale à Sainte Foy la Grande
Réunion familiale
Les cinq frères (Elisée 2ème à gauche)
Acte de naissance
Le pasteur Jaques Reclus

Le berceau

C’est au Fleix en Périgord que nous rencontrons, sur les bords de la Dordogne, les ancêtres directs d’Elisée Reclus. Ce sont des paysans, laboureurs, vignerons, tonneliers, maitres de bateaux. L’un d’eux est qualifié curieusement dans un acte «  d’hérétique et lettré ». Tel autre fait l’étonnement des voisins, récitant Virgile en tenant le mancheron de la charrue. Mais c’est à 5 km en aval sur la rive  gauche que nait Elisée, à Ste Foy La Grande, le 15 mars 1830 où son père le Pasteur Jacques Reclus enseigne au collège protestant.

Elisée reclus, le marcheur (mise en image Musée Virtuel de la Pensée)
Premiers voyages (de 0 à 21 ans)

La marche

Le jeune Elisée fait preuve d’indépendance. Enfant curieux, espiègle, voire sauvageon, éloigné de l’influence directe de ses parents, il est élevé seul par ses grands parent en bords de Dronne  jusqu’à l’âge de 8 ans. Il jouit d’une liberté quasi-totale au milieu de la nature, où il aime à marcher cherchant souvent la présence de l’eau. 

De 8 à 14 ans, sa scolarité l’amène et le ramène  à pieds et en solitaire des rives du gave de Pau où il réside alors, à celles du Rhin en Allemagne, passant par la Belgique par curiosité faisant étape à Ste Foy par fidélité à la Dordogne.

La découverte du socialisme

Entre 14 et 18 ans, faisant ses humanités avec son frère Elie à Ste Foy la Grande ,Elisée Reclus découvre le socialisme auprès d’un ouvrier lettré

Automne 1851  les deux frères reviennent d’Allemagne à pied. Agacés par les nombreux contrôles de gendarmes. Elisée écrit son premier texte anarchisant, « Développement de la liberté dans le monde ».

A 18 ans il fugue de l’université de Montauban, en compagnie de son frère Elie et d’un ami foyen, en marche vers la méditerranée. Désormais, il ne cessera d’être en mouvement.

«Je me ferai ou berger ou tondeur de chiens, ou peintre de bâtiments ou professeur d’obstétrique, ou bien même je me badigeonnerai la figure en noir pour tâter un peu de l'état de nègre. Tout m’est bon, pourvu que je marche.»

Le 2 décembre 1851, coup d’état de Louis Napoléon Bonaparte. A Orthez, Elie et Elisée manifestent devant l’hôtel de ville. Recherchés, ils s’enfuient à Londres. Premier exil. Elisée a alors 21 ans. Au bout d’un an Elisée part en voilier vers les Etats Unis où il débarque à 23 ans en Louisiane, précepteur chez un riche planteur ou il est confronté à l’esclavage.

Du voyageur au géographe

Elisée Reclus  veut décrire, expliquer, raconter aux autres, donc partager son idée de Nature. Pour lui, le géographe doit « savoir-penser l’espace ».

Agé d’une vingtaine d’années, exilé en Irlande (1851), Elisée Reclus décide de sa vocation de géographe sur les bords du Shannon. Puis, grand voyageur, il parcourt la planète en rédigeant pour Hachette les guides Joanne puis des reportages et des ouvrages de géographie.

Ronald Creagh, Reclus et les Etats Unis (Festival des Reclusiennes, 2013)
Ernesto Maechler, Elisée Reclus et sa vision des Amériques (Festival des reclusiennes, 2013)
Claude Villers, Fragment d'un voyage à la Nouvelle-Orléans (Festival des Reclusiennes, 2013)

De la Louisiane, Elisée part jusqu’à Chicago par le Mississipi puis pour la Nouvelle Grenade Sierra de St Marthe. Il décrit la plaine de Riohacha et la rivière  Ranchéria : «  C’est une charmante petite rivière qui ressemblerait à la Dronne, si elle n’était peuplée d’alligators ; elle est toujours guéable, même dans la saison des pluies…"

A 27 ans retour à Paris  puis mariage civil à Ste Foy avec Clarisse Brian la mulâtresse rencontrée durant ses années de collège. Dès lors, d’exils  en explorations, il voyagera à travers le monde  pour la rédaction de guides de voyages  de reportages écrits et d’ouvrages de géographie.  C’est à 30 ans, qu’il commence à vivre de sa plume en rédigeant pour Hachette les guides de voyages  Joanne, les futurs Guides Bleus.

L’utopie est la seule réalité

De Bakounine à la Commune

A 34 ans Elie et Elisée adhèrent à la Première Internationale. Ils y rencontrent Bakounine, c’est le début d’une longue amitié.

A 38 ans, première intervention publique relative à l’anarchisme au 2eme congrès de la Ligue de la Paix et de la liberté à Berne 

1870, Guerre contre la Prusse. Il s’engage comme volontaire dans la Garde mobile, puis dans le bataillon des aérostiers de son ami le photographe Nadar.

“L’anarchiste” Texte d'Elisée Reclus paru dans Almanach anarchiste pour 1902, Paris. Publié par P. Delesalle.

"Par définition même, l’anarchiste est l’homme libre, celui qui n’a point de maître. Les idées qu’il professe sont bien siennes par le raisonnement. Sa volonté, née de la compréhension des choses, se concentre vers un but clairement défini ; ses actes sont la réalisation directe de son dessein personnel. A côté de tous ceux qui répètent dévotement les paroles d’autrui ou les redites traditionnelles, qui assouplissent leur être au caprice d’un individu puissant, ou, ce qui est plus grave encore, aux oscillations de la foule, lui seul est un homme, lui seul a conscience de sa valeur en face de toutes ces choses molles et sans consistance qui n’osent pas vivre de leur propre vie.

Mais cet anarchiste qui s’est débarrassé moralement de la domination d’autrui et qui ne s’accoutume jamais à aucune des oppressions matérielles que des usurpateurs font peser sur lui, cet homme n’est pas encore son maître aussi longtemps qu’il ne s’est pas émancipé de ses passions irraisonnées. Il lui faut se connaître, se dégager de son propre caprice, de ses impulsions violentes, de toutes ses survivances d’animal préhistorique, non pour tuer ses instincts, mais pour les accorder harmonieusement avec l’ensemble de sa conduite. Libéré des autres hommes, il doit l’être également de soi-même pour voir clairement où se trouve la vérité cherchée, et comment il se dirigera vers elle sans faire un mouvement qui ne l’en rapproche, sans dire une parole qui ne la proclame.

Si l’anarchiste arrive à se connaître, par cela même il connaîtra son milieu, hommes et choses. L’observation et l’expérience lui auront montré que par elles-mêmes toute sa ferme compréhension de la vie toute sa fière volonté resteront impuissantes s’il ne les associe pas à d’autres compréhensions, à d’autres volontés. Seul, il serait facilement écrasé, mais, devenu force, il se groupe avec d’autres forces constituant une société d’union parfaite, puisque tous sont liés par la communion d’idées, la sympathie et le bon vouloir. En ce nouveau corps social, tous les camarades sont autant d’égaux se donnant mutuellement le même respect et les mêmes témoignages de solidarité. Ils sont frères désormais si les mille révoltes des isolés se transforment en une revendication collective, qui tôt ou tard nous donnera la société nouvelle, l’Harmonie."

Elisée Reclus

La Commune

Le 28 mars 1871, la Commune de Paris est décrétée, Elisée s’engage dans la Garde Nationale il a 41 ans. Arrêté par les Versaillais il est emprisonné puis condamné à la déportation à vie en Nouvelle Calédonie. Sa peine est commuée en 10 années bannissement, suite à une pétition signée par une centaine de savants du monde occidental. A 42 ans Elisée s’exile en Suisse. Il a 46 ans lorsque meurt son ami Bakounine. L’année d’ après il rencontre Kropotkine. A 49 ans il bénéficie de l’amnistie générale de  tous les Communards.

Elisée Reclus est considéré comme l'un des théoriciens de l’anarchisme en France et en Europe.   Héritier des écrits de Bakounine qu’il édite après sa mort il collabore au fonctionnement de plusieurs journaux libertaires .

Ses discours sont régulièrement publiés. Parmi ses œuvres, L’anarchie (1874),  L’évolution, la révolution et l’idéal anarchique (1897) sont régulièrement  réédités  et commentés jusqu'à nos jours, ainsi que le célèbre “Voter c'est abdiquer”, extrait de la lettre à Jean Graves.

À mon frère le paysan

Le texte d’Élisée Reclus proposé ici en lecture a été publié en 1925, sous la forme d’une brochure, par les Publications de la revue L’idée libre.

« Est-il vrai », m’as-tu demandé, « est-il vrai que tes camarades, les ouvriers des villes, pensent à me prendre la terre, cette douce terre que j’aime et qui me donne des épis, bien avarement, il est vrai, mais qui me les donne pourtant ? Elle a nourri mon père et le père de mon père ; et mes enfants y trouveront peut-être un peu de pain. Est-il vrai que tu veux me prendre la terre, me chasser de ma cabane, et de mon jardinet ? Mon arpent ne sera-t-il plus à moi ? »

Non, mon frère, ce n’est pas vrai. Puisque tu aimes le sol et que tu le cultives, c’est bien à toi qu’en appartiennent les moissons. C’est toi qui fais naître le pain, nul n’a le droit d’en manger avant toi, avant la femme qui s’est associée à ton sort, avant l’enfant qui est né de votre union. Garde tes sillons en toute tranquillité, garde ta bêche et ta charrue pour retourner la terre durcie, garde la semence pour féconder le sol. Rien n’est plus sacré que ton labeur, et mille fois maudit-celui qui voudrait t’enlever le sol devenu nourricier par tes efforts !

Mais ce que je dis à toi, je ne le dis pas à d’autres qui se prétendent cultivateurs et qui ne le sont pas. Quels sont-ils ces soi-disant travailleurs, ces engraisseurs du sol ? L’un est né grand seigneur. Quand on l’a placé dans son berceau, tout enveloppé de laines fines et de soies douces à toucher et à voir, le prêtre, le magistrat, le notaire et d’autres personnages sont venus saluer le nouveau-né comme un futur maître de la terre. Des courtisans, hommes et femmes, sont accourus de toutes parts pour lui apporter des présents, des étoffés brochées d’argent et des hochets d’or ; pendant qu’on le comble de cadeaux, des scribes enregistrent en de grands livres que le poupon possède ici des sources et là des rivières, plus loin des bois, des champs et des prairies, puis ailleurs des jardins et encore d’autres champs, d’autres bois, d’autres pâturages. Il en a dans la montagne, il en a dans la plaine ; même sous la terre il est aussi maître de grands domaines où des hommes travaillent, par centaines ou par milliers. Quand il sera devenu grand, peut-être, un jour, ira-t-il visiter ce dont il hérita au sortir du ventre maternel ; peut-être ne se donnera-t-il pas même la peine de voir toutes ces choses ; mais il en fera recueillir et vendre les produits. De tous côtés, par routes et par chemins de fer, par barques de rivières et par navires sur l’océan, on lui apportera de grands sacs d’argent, revenus de toutes ses campagnes. Eh bien, quand nous aurons la force, laisserons-nous tous ces produits du labeur humain, les laisserons-nous dans les coffres-forts de l’héritier ? Aurons-nous le respect de cette propriété ? Non, mes amis, nous prendrons tout cela. Nous déchirerons ces papiers et plans, nous briserons les portes de ces châteaux, nous saisirons ces domaines : « Travaille, si tu veux manger ! » dirons-nous à ce prétendu cultivateur ! Rien de toutes ces richesses n’est plus à toi. » 

Et cet autre seigneur né pauvre, sans parchemin, que nul flatteur ne vint admirer dans la cabane ou la mansarde maternelle, mais qui eut la chance de s’enrichir par son travail, probe ou improbe ? Il n’avait pas une motte de terre où il pût reposer sa tête, mais il a su, par des spéculations ou des économies, par les faveurs des maîtres ou du sort, acquérir d’immenses étendues qu’il enclôt maintenant de murs et de barrières : il récolte où il n’a point semé, il mange et grappille le pain qu’un autre a gagné par son travail. Respecterons-nous cette deuxième propriété, celle de l’enrichi qui ne travaille point sa terre, mais qui la fait labourer par des mains esclaves et qui la dit sienne ? Non, cette deuxième propriété, nous ne la respecterons pas plus que la première. Ici encore, quand nous eu aurons la force, nous viendrons mettre la main sur ces domaines et dire à celui qui s’en croit le maître : « En arrière, parvenu ! Puisque tu as su travailler, continue ! Tu auras le pain que te donnera ton labeur, mais la terre que d’autres cultivent n’est plus à toi. Tu n’es plus le maître du pain ! » 

Ainsi nous prendrons la terre, oui, nous la prendrons, mais à ceux qui la détiennent sans la travailler, pour la rendre à ceux qui la travaillent et à ceux auxquels il était interdit d’y toucher. Toutefois, ce n’est point pour qu’ils puissent à leur tour exploiter d’autres malheureux. La mesure de la terre à laquelle l’individu, le groupe familial ou la communauté d’amis ont naturellement droit, est embrassée par leur travail individuel ou collectif. Dès qu’un morceau de terre dépasse l’étendue de ce qu’ils peuvent cultiver, ils n’ont aucune raison naturelle de revendiquer ce lambeau ; l’usage en appartient à d’autres travailleurs. La limite se trace diversement entre les cultures des individus ou des groupes, suivant la mise en état de production. Ce que tu cultives, mon frère, est à toi, et nous t’aiderons à le garder par tous les moyens en notre pouvoir ; mais ce que tu ne cultives pas est à un compagnon. Fais-lui place. Lui aussi saura féconder la terre. 

Mais si l’un et l’autre vous avez droit à votre part de terre, aurez-vous l’imprudence de rester isolés ? Seul, tout seul, le petit paysan cultivateur est trop faible pour lutter à la fois contre la nature avare et contre l’oppresseur méchant. S’il réussit à vivre, c’est par un prodige de volonté. Il faut qu’il s’accommode à tous les caprices du temps et se soumette en mille occasions à la torture volontaire. Que la gelée fende les pierres, que le soleil brûle, que la pluie tombe ou que le vent hurle, il est toujours à l’œuvre ; que l’inondation noie ses récoltes, que la chaleur les calcine, il moissonne tristement ce qui reste et qui ne suffira guère à le nourrir. Qu’arrive le jour des semailles, il se retirera le grain de la bouche pour le jeter dans le sillon. 

Dans son désespoir, l’âpre foi lui reste : il sacrifie une partie de la pauvre moisson, si nécessaire, dans la confiance qu’après le rude hiver, après l’insidieux et traître printemps, après le brûlant été, le blé mûrira pourtant et doublera, triplera la semence, la décuplera peut-être. Quel amour intense il ressent pour cette terre, qui le fait tant peiner par le travail, tant souffrir par la crainte et les déceptions, tant exulter de joie quand les tiges ondulent à pleins épis. Aucun amour n’est plus fort que celui du paysan pour le sol qu’il défonce et qu’il ensemence, duquel il est né et dans lequel il retournera ! Et pourtant que d’ennemis l’entourent et lui envient la possession de cette terre qu’il adore ! Le percepteur d’impôts taxe sa charrue et lui prend une part de son blé ; le marchand en saisit une autre part ; le chemin de fer le frustre aussi dans le transport de la denrée. De toutes parts, il est trompé. Et nous avons beau lui crier : « Ne paie pas l’impôt, ne paie pas la rente », il paie quand même parce qu’il est seul, parce qu’il n’a pas confiance dans ses voisins, les autres petits paysans, propriétaires ou métayers, et n’ose se concerter avec eux. On les tient asservis, lui et tous les autres, par la peur et la désunion. 

Il est certain que si tous les paysans d’un même district avaient compris combien l’union peut accroître la force contre l’oppresseur, ils n’auraient jamais laissé périr les communautés des temps primitifs, les « groupes d’amis », comme on les appelle en Serbie et autres pays slaves. La propriété collective de ces associations n’est point divisée en d’innombrables enclos par des haies, des murs et des fossés. Les compagnons n’ont point à se disputer pour savoir si un épi poussé à droite ou à gauche du sillon est bien à eux. Pas d’huissier, pas d’avoué, pas de notaire pour régler les intérêts entre les camarades. Après la récolte, avant l’époque du nouveau labour, ils se réunissent pour discuter les affaires communes. Le jeune homme qui s’est marié, la famille qui s’est accrue d’un enfant ou chez laquelle est entré un hôte, exposent leur situation nouvelle et prennent une plus large part de l’avoir commun pour satisfaire leurs besoins plus grands. 

On resserre ou l’on éloigne les distances suivant l’étendue du sol et le nombre des membres, et chacun besogne dans son champ, heureux d’être en paix avec les frères qui travaillent de leur côté sur la terre mesurée aux besoins de tous. Dans les circonstances, urgentes, les camarades s’entr’aident : un incendie a dévoré telle cabane, tous s’occupent à la reconstruire ; une ravine d’eau a détruit un bout de champ, on en prépare un autre pour le détenteur lésé. Un seul paît les troupeaux de la communauté, et le soir, les brebis, les vaches savent reprendre le chemin de leur étable sans qu’on les y pousse. La commune est à la fois la propriété de tous et de chacun.

 

Oui, mais la commune, de même que l’individu, est bien faible si elle reste dans l’isolement. Peut-être n’a-t-elle pas assez de terres pour l’ensemble des participants, et tous doivent souffrir de la faim ! Presque toujours elle se trouve en lutte avec un seigneur plus riche qu’elle, qui prétend à la possession de tel ou tel champ, de telle forêt ou de tel terrain de pâture. Elle résiste bien, et si le seigneur était seul, elle aurait bien vite triomphé de l’insolent personnage ; mais le seigneur n’est pas seul, il a pour lui le gouverneur de la province et le chef de la police, pour lui les prêtres et les magistrats, pour lui le gouvernement tout entier avec ses lois et son armée. Au besoin, il dispose du canon pour foudroyer ceux qui lui discutent le sol débattu. Ainsi, la commune pourrait avoir cent fois raison, elle a toutes les chances que les puissants lui donnent tort. Et nous avons beau lui crier, comme à l’imposable isolé : « Ne cède pas ! » elle aussi doit céder, victime de son isolement et de sa faiblesse. 

Vous êtes donc bien faibles, vous tous, petits propriétaires, isolés ou associés aux communes, vous êtes bien faibles contre tous ceux qui cherchent à vous asservir, accapareurs de terre qui en veulent à votre petit lopin, gouvernants qui cherchent a en prélever tout le produit. Si vous ne savez pas vous unir, non seulement d’individu à individu et de commune à commune, mais aussi de pays à pays, en une grande internationale de travailleurs, vous partagerez bientôt le sort de millions et de millions d’hommes qui sont déjà dépouillés de tous droits aux semailles et à la récolte et qui vivent dans l’esclavage du salariat, trouvant de l’ouvrage quand des patrons ont intérêt à leur en donner, toujours obligés de mendier sous mille formes, tantôt en demandant humblement d’être embauchés, tantôt même en avançant la main pour implorer une avare pitance. Ceux-ci ont été privés de la terre, et vous pouvez l’être demain. Y a-t-il donc si grande différence entre leur sort et le vôtre ? La menace les atteint déjà ; elle vous épargne encore pour un jour ou pour deux. Unissez-vous tous dans votre malheur ou votre danger. Défendez ce qui vous reste et reconquérez ce que vous avez perdu. 

Sinon votre sort à venir est horrible, car nous sommes dans un âge de science et de méthode et nos gouvernants, servis par l’armée des chimistes et des professeurs, vous préparent une organisation sociale dans laquelle tout sera réglé comme dans une usine, où la machine dirigera tout, même les hommes, où ceux-ci seront de simples rouages que l’on changera comme de vieux fer quand ils se mêleront de raisonner et de vouloir. 

C’est ainsi que dans les solitudes du Grand-Ouest Américain, des compagnies de spéculateurs, en fort bons termes avec le gouvernement, comme le sont tous les riches ou ceux qui ont l’espoir de le devenir, se sont fait concéder des domaines immenses dans les régions fertiles et en font à coups d’hommes et de capitaux des usines à céréales. Tel champ de culture a la superficie d’une province. Ce vaste espace est confié à une sorte de général, instruit, expérimenté, bon agriculteur et bon commerçant, habile dans l’art d’évaluer à sa juste valeur la force de rendement des terrains et des muscles. Notre homme s’installe dans une maison commode au centre de sa terre. Il a dans ses hangars cent charrues, cent machines à semer, cent moissonneuses, vingt batteuses ; une cinquantaine de wagons traînés par des locomotives vont et viennent incessamment sur des lignes de rails entre les gares du champ et le port le plus voisin dont les embarcadères et les navires lui appartiennent aussi. Un réseau de téléphones va de la maison palatiale à toutes les constructions du domaine ; la voix du maître est entendue de partout ; il a l’oreille à tous les bruits, le regard à tous les actes : rien ne se fait sans ses ordres et loin de sa surveillance. 

Et que devient l’ouvrier, le paysan dans ce monde si bien organisé ? Machines, chevaux et hommes sont utilisés de la même manière : on voit en eux autant de forces, évaluées en chiffres, qu’il faut employer au mieux du bénéfice patronal, avec le plus de produit et le moins de dépenses possible. Les écuries sont disposées de telle sorte qu’au sortir même de l’édifice, les animaux commencent à creuser le sillon de plusieurs kilomètres de long qu’ils ont à tracer jusqu’au bout du champ : chacun de leurs pas est calculé, chacun rapporte au maître. De même tous les mouvements des ouvriers sont réglés à l’issue du dortoir commun. Là, point de femmes ni d’enfants qui viennent troubler la besogne par une caresse ou par un baiser. Les travailleurs sont groupés par escouades ayant leurs sergents, leurs capitaines et l’inévitable mouchard. Le devoir est de faire méthodiquement le travail commandé, d’observer le silence dans les rangs. Qu’une machine se détraque, on la jette au rebut, s’il n’est pas possible de la réparer. Qu’un cheval tombe et se casse un membre, on lui tire un coup de revolver dans l’oreille et on le traîne au charnier. Qu’un homme succombe à la peine, qu’il se brise un membre ou se laisse envahir par la fièvre, on daigne bien ne pas l’achever, mais on s’en débarrasse tout de même : qu’il meure à l’écart sans fatiguer personne de ses plaintes. À la fin des grands travaux, quand la nature se repose, le directeur se repose aussi et licencie son armée. L’année suivante, il trouvera toujours une quantité suffisante d’os et de muscles à embaucher, mais il se gardera bien d’employer les mêmes travailleurs que l’année précédente. Ils pourraient parler de leur expérience, s’imaginer qu’ils en savent autant que le maître, obéir de mauvaise grâce, qui sait ? s’attacher peut-être à la terre cultivée par eux et se figurer qu’elle leur appartient ! 

Certes, si le bonheur de l’humanité consistait à créer quelques milliardaires thésaurisant au profit de leurs passions et de leurs caprices les produits entassés par tous les travailleurs asservis, cette exploitation scientifique de la terre par une chiourme de galériens serait l’idéal rêvé. Prodigieux sont les résultats financiers de ces entreprises, quand la spéculation ne ruine pas ce que la spéculation créa. Telle quantité de blé obtenue par le travail de cinq cents hommes pourrait eu nourrir cinquante mille : à la dépense faite par un salaire avare correspond un rendement énorme de denrées qu’on expédie par chargement de navires et qui se vendent dix fois la valeur de production. Il est vrai que si la masse des consommateurs manquant d’ouvrage et de salaire devient trop pauvre, elle ne pourra plus acheter tous les produits et, condamnée à mourir de faim, n’enrichira plus les spéculateurs. Mais ceux-ci ne s’occupent point du lointain avenir : gagner d’abord, marcher sur un chemin pavé d’argent, et l’on verra plus tard ; les enfants se débrouilleront ! « Après nous le déluge ! » 

Voilà, camarades travailleurs qui aimez le sillon où vous avez vu pour la première fois le mystère de la tigelle de froment perçant la dure motte de terre, voilà quelle destinée l’on vous prépare ! On vous prendra le champ et la récolte, on vous prendra vous- mêmes, on vous attachera à quelque machine de fer, fumante et stridente, et tout enveloppés de la fumée du charbon, vous aurez à balancer vos bras sur un levier dix ou douze mille fois par jour. C’est là ce qu’on appellera l’agriculture. Et ne vous attardez pas alors à faire l’amour quand le cœur vous dira de prendre femme ; ne tournez pas la tête vers la jeune fille qui passe : le contremaître n’entend pas qu’on fraude le travail du patron. 

S’il convient à celui-ci de vous permettre le mariage pour créer progéniture, c’est qu’il vous trouvera bien à son gré ; vous aurez cette âme d’esclave qu’il aura voulu façonner ; vous serez assez vil pour qu’il autorise la race d’abjection à se perpétuer. L’avenir qui vous attendait est celui de l’ouvrier, de l’ouvrière, de l’enfant d’usine ! Jamais esclavage antique n’a plus méthodiquement pétri et façonné la matière humaine pour la réduire à l’état d’outil. Que reste-t-il d’humain dans l’être hâve, déjeté, scrofuleux qui ne respira jamais d’autre atmosphère que celle des suints, des graisses et des poussières ? 

Évitez cette mort à tout prix, camarades. Gardez jalousement votre terre, vous qui en avez un lopin : elle est votre vie et celle de la femme, des enfants que vous aimez. Associez-vous aux compagnons dont la terre est menacée comme la vôtre par les usiniers, les amateurs de chasse, les prêteurs d’argent ; oubliez toutes vos petites rancunes de voisin à voisin, et groupez-vous en communes où tous les intérêts soient solidaires, où chaque motte de gazon ait tous les communiers pour défenseurs. À cent, à mille, à dix mille, vous serez déjà bien forts contre le seigneur et ses valets ; mais vous ne serez pas encore assez forts contre une armée. Associez-vous donc de commune à commune et que la plus faible dispose de la force de toutes. Bien plus, faites appel à ceux qui n’ont rien, à ces gens déshérités des villes qu’on vous a peut-être appris à haïr, mais qu’il faut aimer parce qu’ils vous aideront à garder la terre et à reconquérir celle qu’on vous a prise. Avec eux, vous attaquerez, vous renverserez les murailles d’enclos : avec eux, vous fonderez la grande commune des hommes, où l’on travaillera de concert à vivifier le sol, à l’embellir et à vivre heureux, sur cette bonne terre qui nous donne le pain. 

Mais si vous ne faites pas cela, tout est perdu. Vous périrez esclaves et mendiants : « Vous avez faim », disait récemment un maire d’Alger à une députation d’humbles sans-travail, « vous avez faim ?... eh bien, mangez-vous les uns les autres ! »

Élisée Reclus

"Voter c'est abdiquer" La lettre à Jean Grave. extrait "La passion du Monde", réal. N. Eprendre

« La Lutte des classes, la recherche de l’équilibre, la décision souveraine de l’individu, tels sont les trois ordres de faits que nous révèle l’étude de la géographie sociale et qui, dans le chaos des choses, se montrent assez constants pour qu’on puisse leur donner le nom de « lois ».

Gaetano Manfredonia: Reclus, les Anarchistes et la démocratie représentative (Les Reclusiennes, 2013)
Philippe Pelletier, Du mode de décision au mandatement (Les Reclusiennes 2013)
Federico Ferretti, Voter ? Les frères Reclus face à la question électorale (Les Reclusiennes 2013)

Globe Trotter, reporter, journaliste, explorateur, 8 ans plus tard, parait le premier tome de La Terre. Il a 42 ans, l’année de l’exil en Suisse, lorsqu’il entame la rédaction de la Nouvelle Géographie Universelle qui l’amènera  pendant plus de 20 ans à parcourir le globe.

« Vous savez, ou plutôt vous ne savez pas que je suis enceint depuis longtemps d’un mistouflet géographique que je veux mettre au monde sous forme de livre ; j’ai déjà suffisamment  griffonné ; mais cela ne me suffit pas, je veux aussi voir les Andes pour jeter un peu de mon encre sur leur neige immaculée.»

L’approche d’Elisée Reclus est multiple, et globale. Sa géographie est pour son époque décidément trop novatrice, trop sociologique, trop historique, trop engagée finalement pour être reconnue par ses contemporains.

Un géographe scientifique et didactique

Elisée rédige la Nouvelle Géographie universelle en 19 volumes. Une approche de la géographie à la manière des encyclopédiste qui représente 14000 pages, 8 millions de mots, l’équivalent de 160 km d’écriture.

Soutenu par son frère Elie et les femmes du clan,  cette tâche lui prendra plus de  20 ans.  

Elisée s’appuie sur un réseau de correspondants,  d’ amis historiens, géographes, cartographes et illustrateurs dont beaucoup sont anarchistes comme lui.

« J’ai parcouru le monde en homme libre, j’ai contemplé la nature d’un regard à la fois candide et fier »

Avec son ouvrage de référence, l'Homme et la terre, Reclus est en rupture avec la géographie de son temps qui baigne dans le déterminisme géographique. Il met en avant la responsabilité de l’homme vis-à-vis de la nature, une responsabilité morale, sociale et esthétique qui doit guider toutes ses actions.

« La géographie n’est autre chose que l’Histoire dans l’espace, de même que l’Histoire est  la Géographie dans le temps. » 

 Il crée la notion de  Géographie sociale et raisonne de manière globale en termes de civilisation, d’avancée de la société. Il définit le concept de régrès, associé à tout progrès.

Reclus innove en replaçant la géographie en relation avec l’histoire et avec l’espace. Il crée la notion de  Géographie sociale et raisonne de manière globale en termes de civilisation, d’avancée de la société. Il définit le concept de régrès, associé à tout progrès.

« L’Homme est la nature prenant conscience d’elle-même »

« l’Homme (…) ne peut se rendre indépendant des climats et des conditions physiques de la contrée qu’il habite. Notre Liberté, dans nos rapports avec la terre, consiste à en reconnaître les lois pour y conformer notre existence ». (La Terre, tome II)

« Là où le sol s’est enlaidi, là où toute poésie a disparu du paysage, les imaginations s’éteignent, la routine et la servilité s’emparent des âmes et les disposent à la torpeur et à la mort »

A la fin de sa vie, son grand projet est de « Faire entrer la géographie dans la cité ».  

La proposition d’Élisée Reclus pour l’Exposition universelle de 1900 est ambitieuse : symbole de fraternité et d’unité de la planète, un globe terrestre impressionnant de 200 mètres de hauteur aurait orné la colline de Chaillot, faisant face à la pièce maîtresse de l’Exposition de 1889, la tour Eiffel. Trop coûteux, pas assez attractif, le dernier grand projet d’Elisée Reclus ne verra pas le jour.

« C’est l’observation de la terre qui nous explique les évènements de l’histoire, et celle-ci nous ramène à son tour vers une étude plus approfondie de la planète, vers une solidarité plus consciente de notre individu avec l’immense univers ».

Dans sa vie privée Elisée aura aussi expérimenté des  modes de vie anticonformistes pour son époque, tels l’union libre  le naturisme ou le végétarisme.  

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Élisée Reclus, “À propos du végétarisme”, La Réforme Alimentaire, Vol V, N°3, mars 1901, p. 37-45.

Des hommes d’une si haute valeur, hygiénistes et biologistes, ont étudié à fond les questions relatives à la nourriture normale, que je me garderai bien de faire ici preuve d’incompétence en donnant aussi mon opinion sur l’alimentation animale et végétale. À chacun son outil. N’étant chimiste ni médecin, je ne parlerai point d’azote ni d’albumine, je ne reproduirai point les dosages fournis par les analystes et me bornerai simplement à raconter mes impressions personnelles, qui certainement coïncideront avec celles de beaucoup de végétariens. Je flânerai dans ma propre vie et m’arrêterai à l’occasion pour faire une remarque suscitée par les petites aventures de l’existence.

Tout d’abord, je dois le dire, la recherche de la vérité pure ne fut pour rien dans les premières impressions qui firent un végétarien virtuel – en puissance – du petit gamin que j’étais, portant encore une robe d’enfant. Je me rappelle distinctement l’horreur du sang versé. Une personne de ma famille, me mettant une assiette en main, m’avait envoyé chez le boucher du village, avec prière d’en rapporter je ne sais quel débris saignant. Innocent et peureux, je partis allègrement pour faire la commission, et pénétrai dans la cour où se tenaient les bourreaux de la bête égorgée. Je me la rappelle encore, cette cour sinistre, où passaient des hommes effrayants, tenant à la main de grands couteaux qu’ils essuyaient sur des sarreaux aspergés de sang. 

Sous un porche, un cadavre énorme me semblait occuper un espace prodigieux ; de la chair blanche, un liquide rose coulait dans les rigoles. Et moi, tremblant et muet, je me tenais dans cette cour ensanglantée, incapable d’avancer, trop terrorisé pour m’enfuir. Je ne sais ce que je devins ; ma mémoire n’en garde pas la trace. Il me semble avoir entendu dire que je m’évanouis et que le boucher compatissant me rapporta dans la demeure familiale : je ne pesais pas plus qu’un de ces agneaux qu’il égorgeait chaque matin.

D’autres tableaux assombrissent mes années d’enfance et, comme celui de la boucherie, marquent autant de dates dans mon histoire. Je vois le porc des paysans, bouchers d’occasion, et d’autant plus cruels : l’un d’eux saigne lentement l’animal pour que le sang s’écoule goutte à goutte, car il est indispensable, paraît-il, pour la bonne préparation des boudins, que la victime ait beaucoup souffert. Elle crie en effet d’un cri continu, coupé de plaintes enfantines, d’appels désespérés, presque humains : il semble que l’on entende un enfant, et le cochon domestique ne fut-il pas en effet pendant une année l’enfant de la maison, gavé en vue de l’engraissement, et répondant par une affection véritable à tous ces soins qui n’avaient pour but que de lui donner une épaisse couche de lard ? 

Et quand le cœur répond au cœur, quand la ménagère, chargée de soigner le porc, se prend à l’amitié de son pupille et le caresse, le flatte et lui parle, ne paraît-elle pas ridicule, comme s’il était absurde, presque déshonorant d’aimer un animal qui nous aime ! Une de mes fortes impressions d’enfance est d’avoir assisté à l’un de ces drames ruraux : l’égorgement d’un cochon, accompli par toute une population insurgée contre une bonne vieille, ma grand’tante, qui ne voulait pas consentir au meurtre de son gras ami. De force la foule du village avait pénétré dans le parc à cochon; de force elle emmenait la bête à l’abattoir rustique où l’attendait l’appareil d’égorgement, tandis que la malheureuse dame, affalée sur un escabeau, pleurait des larmes silencieuses. Je me tenais à côté d’elle et je voyais ces pleurs, ne sachant si je devais compatir à sa peine ou croire avec la foule que l’égorgement du porc était juste, légitime, commandé par le bon sens aussi bien que par le destin.

Chacun de nous, surtout ceux qui ont vécu dans un milieu populaire, loin des villes banales, uniformes, où tout est méthodiquement classé et caché, chacun de nous a pu être le témoin de quelqu’un de ces actes barbares, commis par le carnivore contre les bêtes qu’il mange. Il n’est pas besoin d’aller dans telle Porcopolis de l’Amérique du Nord ou dans un saladero de La Plata pour y contempler l’horreur des massacres qui constituent la condition première de notre nourriture habituelle. Mais ces impressions s’effacent avec le temps : elles cèdent à cette éducation funeste de tous les jours qui consiste à ramener l’individu vers la moyenne, en lui enlevant tout ce qui en fait un être original, une personne. Les parents, les éducateurs, officiels et bénévoles, les médecins, sans compter le personnel si puissant qu’on appelle « Tout le monde », travaillent de concert à endurcir le caractère de l’enfant à l’égard de cette « viande sur pied », qui pourtant aime comme nous, sent comme nous, et pourrait progresser aussi sous notre influence, à moins qu’elle ne régresse avec nous.

Car c’est là précisément une des conséquences les plus fâcheuses de nos mœurs carnivores, que les espèces d’animaux sacrifiées à l’appétit de l’homme aient été systématiquement et méthodiquement enlaidies, amoindries, avachies dans leur intelligence et leur valeur morale. Le nom même de l’animal en lequel a été transformé le sanglier est devenu la plus grossière des insultes : la masse de chair que l’on a vue se vautrer dans les mares nauséabondes est si laide à regarder qu’on évite bien volontiers toute analogie de nom entre la bête et les mets qu’on en tire. Quelle différence de forme et d’allure entre le mouflon qui bondit sur les rochers des montagnes et le mouton qui, désormais dépourvu de toute initiative individuelle, simple chair abrutie livrée à la peur, n’ose plus s’éloigner du troupeau, se jette de lui-même sous la dent du chien qui le poursuit. Même abâtardissement pour le bœuf, que nous voyons maintenant se mouvoir péniblement dans les prairies, transformé par les éleveurs en énorme masse ambulante aux formes géométriques, comme dessinées d’avance pour le couteau du boucher. Et c’est à produire des monstres pareils que nous appliquons l’expression d’« élevage » ! Voilà comment les hommes accomplissent leur mission d’éducateurs à l’égard de leurs frères, les animaux !

Au reste, n’est-ce pas ainsi que nous agissons envers la nature entière ? Lâchez une meute d’ingénieurs dans une vallée charmante, au milieu des prairies et des arbres, sur les rives de quelque beau fleuve, et vous verrez bientôt ce qu’ils en auront fait ! Ils auront mis tout leur soin à rendre leur œuvre personnelle aussi évidente que possible et à masquer la nature sous leurs amas de pierrailles et de charbon ; de même ils seront tout fiers de voir la fumée de leurs locomotives s’entrecroiser dans le ciel en un réseau malpropre de bandes jaunâtres ou noires. Il est vrai que ces mêmes ingénieurs prétendent aussi à l’occasion embellir la nature. C’est ainsi que les artistes belges ayant récemment protesté contre la dévastation des paysages riverains de la Meuse, le ministre s’empressa de leur faire savoir que désormais ils seraient contents de lui : il s’engageait à faire bâtir toutes les nouvelles usines avec des tourelles gothiques ! De même les bouchers exposent les cadavres dépecés, les viandes sanguinolentes sous les yeux du public, au bord même des rues les plus fréquentées, à côté des magasins fleuris et parfumés ; même ils ont l’audace d’enguirlander de roses les chairs pendantes, et l’esthétique est sauvée !

On s’étonne à la lecture des journaux que toutes les atrocités de la guerre de Chine soient, non un mauvais rêve, mais une lamentable réalité ! Comment se fait-il que des hommes ayant eu le bonheur d’être caressés par leur mère et d’entendre dans les écoles les mots de justice et de bonté, comment se peut-il que ces fauves à face humaine prennent plaisir à nouer des Chinois les uns aux autres par leurs vêtements et leurs queues pour les jeter dans un fleuve ? Comment se fait-il qu’ils achèvent des blessés et qu’ils fassent creuser leurs tombes aux prisonniers avant de les fusiller ? Et quels sont ces effroyables assassins ? Ce sont des gens qui nous ressemblent, qui étudient et lisent comme nous, qui ont des frères, des amis, une femme ou une fiancée ; et, tôt ou tard, nous sommes exposés à les rencontrer, à leur serrer la main sans y retrouver la trace du sang versé ! Mais n’y a-t-il pas une relation directe de la cause à l’effet entre la nourriture de ces bourreaux qui se disent « civilisateurs » et leurs actes féroces ? Eux aussi se sont accoutumés à glorifier la chair sanglante comme génératrice de santé, de force et d’intelligence. Eux aussi entrent sans répugnance dans les boucheries où l’on glisse sur le pavé rougeâtre et où l’on respire l’odeur fade et sucrée du sang ! Y a-t-il donc si grande différence entre le cadavre d’un bœuf et celui d’un homme. Les membres coupés, les entrailles entremêlées de l’un et de l’autre se ressemblent fort : l’abatage du premier facilite le meurtre du second, surtout quand retentit l’ordre du chef et que l’on entend de loin les paroles du maître couronné: «Soyez impitoyables.»

Un proverbe français dit que « tout mauvais cas est niable ». Ce dire avait une certaine vérité quand les soldats de chaque nation commettaient leurs cruautés isolément ; ils pouvaient ensuite mettre sur le compte de la jalousie, des haines nationales, les faits atroces qu’on leur imputait ; mais en Chine, Russes, Français, Anglais, Allemands ne se cachent plus modestement les uns des autres : les témoins oculaires et les auteurs eux-mêmes nous ont renseignés dans toutes les langues, les uns avec cynisme, les autres avec réticence. La vérité n’est plus niable ; mais on a dû créer une nouvelle morale pour l’expliquer. Cette morale est qu’il y a deux droits des gens, l’un qui s’applique aux jaunes, l’autre qui est le privilège des blancs. Assassiner, torturer les premiers semble désormais permis, tandis qu’il serait mal de le faire aux seconds. Mais à l’égard des animaux, la morale n’est-elle pas également élastique ? En excitant les chiens à déchirer le renard, le gentilhomme apprend à lancer ses fusiliers sur le Chinois qui fuit. Les deux chasses ne sont qu’un seul et même sport ; toutefois, quand la victime est un homme, l’émotion, le plaisir sont probablement plus vifs. Qu’on le demande à celui qui évoqua récemment le nom d’Attila pour donner ce monstre en exemple à ses guerriers !

Ce n’est point une digression de mentionner les horreurs de la guerre à propos des massacres de bétail et des banquets pour carnivores. Le régime d’alimentation correspond bien aux mœurs des individus. Le sang appelle le sang. A cet égard chacun peut consulter ses souvenirs sur les hommes qu’il a connus, et nul doute ne pourra subsister dans son esprit sur le contraste que, d’une manière générale, les végétariens présentent avec les gros mangeurs de viande, les avides buveurs de sang, par l’aménité des moeurs, la douceur du caractère, l’égalité de la vie.

Il est vrai que ce sont là des qualités tenues en médiocre estime par les « superhommes » qui, sans être supérieurs aux autres mortels, ont au moins plus d’arrogance et comptent se rehausser par le mépris des humbles, par l’exaltation des forts. D’après eux les doux seraient des faibles et des malades encombrant la voie, et ce serait faire œuvre pie que de les écarter. Si on ne les tue pas, du moins qu’on les laisse mourir ! Mais c’est que, précisément, les doux pourraient bien être plus résistants au mal que les violents : les sanguins et les hauts en couleur ne sont point d’ordinaire ceux qui vivent le plus longtemps ; les vrais forts ne seraient pas ceux qui portent la force tout en surface, dans la pourpre de la figure, la saillie des muscles ou les rotondités de la graisse reluisante. D’ailleurs, la statistique pourra nous renseigner bientôt d’une manière positive à cet égard ; elle l’aurait fait déjà si tant de gens intéressés n’étaient occupés à grouper en bataille les chiffres vrais ou faux, pour défendre leurs théories respectives.

Quoi qu’il en soit, nous disons simplement que pour la grande majorité des végétariens, la question n’est pas de savoir si leurs biceps et triceps sont plus solides que ceux des carnivores, ni même si leur organisme présente contre les heurts de la vie et les chances de la mort une plus grande force de résistance, ce qui d’ailleurs est fort important : pour eux il s’agit de reconnaître la solidarité d’affection et de bonté qui rattache l’homme à l’animal ; il s’agit d’étendre à nos frères dits inférieurs le sentiment qui déjà dans l’espèce humaine a mis fin au cannibalisme. Les raisons que pouvaient invoquer les anthropophages contre l’abandon de la chair humaine dans l’alimentation usuelle avaient la même valeur que celle dont usent aujourd’hui les simples carnivores ; les arguments que l’on fit valoir contre la monstrueuse coutume sont justement ceux que nous invoquons aujourd’hui ; le cheval et le boeuf, le lapin de garenne et le «lapin de gouttière», le cerf et le lièvre nous conviennent plus comme amis que comme viande. Nous tenons à les conserver soit comme compagnons de travail respectés, soit comme simples associés dans la joie de vivre et d’aimer.

« Mais, nous dira-t-on, si vous vous abstenez de la chair des animaux, d’autres carnivores, hommes ou bêtes, les mangeront à votre place, ou bien la faim et les éléments se chargeront de les détruire. » Sans doute, l’équilibre des espèces se maintiendra comme jadis, conformément aux chances de la vie et à l’entre-lutte des appétits ; mais au moins dans le conflit des races, c’est à d’autres qu’appartiendra le métier de destructeur. Nous aménagerons la part de terre qui nous revient en la rendant aussi plaisante qu’il nous sera possible, non seulement pour nous-mêmes, mais aussi pour les bêtes de notre entourage ; nous prendrons au sérieux le rôle d’éducateurs que dès les époques préhistoriques l’homme s’est attribué. Notre part de responsabilité dans les transformations de l’ordre universel ne s’étend pas au delà de nous-mêmes et de notre milieu immédiat. Si nous faisons peu de chose, du moins ce peu sera notre œuvre.

Il est certain que si nous avions l’idée chimérique de pousser la pratique de la théorie jusqu’à ses conséquences ultimes et logiques, sans souci de considérations d’autre nature, nous tomberions dans l’absurdité pure. À cet égard le principe du végétarisme ne diffère point de tout autre principe : il doit s’accommoder aux conditions ordinaires de la vie. Evidemment, nous n’avons pas l’intention de subordonner toutes nos pratiques et les actions de chaque heure, de chaque minute au respect de la vie des infiniment petits ; nous ne nous laisserons pas mourir de faim et de soif comme tel lama boudhiste, lorsque le microscope nous aura montré une goutte d’eau toute frémissante d’animalcules. Nous ne nous gênerons même pas à l’occasion pour couper un bâton dans la forêt, ni même pour cueillir une fleur dans un jardin ; même nous irons jusqu’à prendre des salades, des choux et des asperges pour notre nourriture, quoique nous reconnaissions pleinement la vie chez les plantes aussi bien que chez les animaux. Mais il ne s’agit nullement pour nous de fonder une nouvelle religion et de nous y astreindre avec un dogmatisme de sectaires : il s’agit de rendre notre existence aussi belle qu’il est possible et de la conformer autant qu’il est en nous aux conditions esthétiques du milieu. 

De même que nos ancêtres ont été dégoûtés de manger la chair de leurs semblables et cessèrent un beau jour d’en charger leurs tables, de même que parmi les carnivores, il en est beaucoup qui se refuseraient à manger la chair du noble cheval, compagnon de l’homme, ou celle du chien et des chats, les hôtes caressés du foyer, de même il nous répugne de boire le sang et de broyer sous notre dent le muscle du boeuf, l’animal laboureur qui nous donne le pain. Il nous tarde de ne plus entendre les voix bêlantes des moutons, les mugissements des vaches, les grognements et les cris stridents des porcs qu’on mène à l’abattoir ; nous aspirons au temps où nous ne passerons plus en courant, pour abréger la hideuse minute, devant un lieu de tuerie aux ruisseaux sanguinolents, aux rangées de crocs aigus où pendent des cadavres, au personnel taché de sang, armé de hideux couteaux. 

Nous avons le souci de vivre enfin dans une cité où nous ne risquerons plus d’apercevoir des boucheries pleines de cadavres à côté des magasins de soieries ou de bijoux, en face de la pharmacie ou de l’étalage de fruits parfumés, ou de la belle librairie, ornée de gravures, de statuettes et d’oeuvres d’art. Nous voulons autour de nous un milieu qui plaise au regard et qui s’accorde avec la beauté. Et puisque les physiologistes, puisque — mieux encore — notre expérience personnelle nous disent que cette vilaine nourriture de chairs dépecées n’est pas nécessaire pour entretenir notre existence, nous écarterons tous ces hideux aliments qui plaisaient à nos ancêtres, et qui plaisent encore à la majorité de nos contemporains. Nous espérons bien qu’avant longtemps ceux-ci auront du moins la politesse de cacher leur nourriture. Les abattoirs sont déjà relégués dans les faubourgs écartés : que les boucheries suivent le même chemin, en se blottissant comme les étables dans les coins obscurs !

La laideur, telle est aussi la raison qui nous fait abhorrer la vivisection et toute expérience périlleuse, si ce n’est quand elles sont héroïquement pratiquées par le savant sur sa propre personne. C’est aussi parce que l’œuvre est laide que le naturaliste piquant des papillons vivants dans sa boîte, détruisant toute la fourmilière pour compter des fourmis nous inspirent le dégoût. Nous nous détournons avec répugnance de l’ingénieur qui enlaidit la nature en emprisonnant une cascade dans ses tuyaux de fonte, et du bûcheron californien abattant un arbre de quatre mille années et de cent mètres de haut, pour en montrer les rondelles dans les foires ou les expositions. La laideur dans les personnes, dans les actes, dans la vie, dans la nature ambiante, voilà l’ennemi par excellence. Devenons beaux nous mêmes et que notre vie soit belle !

Quels sont donc les aliments qui semblent le mieux répondre à notre idéal de beauté aussi bien dans leur nature que dans la préparation dont ils devront être l’objet ? Ces aliments sont précisément ceux qui de tout temps furent les plus appréciés par les hommes simples de vie et qui peuvent le mieux se passer des artifices menteurs de la cuisine. Ce sont les œufs, les grains et les fruits, c’est à dire les produits de la vie animale et de la vie végétale qui représentent à la fois dans les organismes l’arrêt temporaire de la vitalité et la concentration des éléments nécessaires à la formation de vies nouvelles. Les œufs de l’animal, les graines de la plante, les fruits de l’arbre sont la fin d’un organisme qui n’est plus, le commencement d’un organisme qui n’est pas encore. L’homme les recueille pour sa nourriture sans tuer l’être qui les lui donne, puisqu’ils se sont formés au point de contact entre deux générations. D’ailleurs les savants qui s’occupent de chimie organique ne nous disent-ils pas que l’œuf, de l’animal ou de la plante est le réservoir par excellence de tout élément vital ? Omne vivum ex ovo.

A 74 ans, Elisée achève  le manuscrit de l’Homme et la Terre  avant de disparaitre l’année d’après. Il meurt le 4 juillet 1905 à Thorout ,en Belgique, inhumé à sa demande dans la fosse commune du cimetière d’Ixelles auprès  de son frère Elie mort un an plus tôt.

Ma vie hâtive  s’est écoulée comme de  l’eau, demain j’aurai disparu de la planète!

Le Musée Virtuel de la Pensée est porté par l’association Cœur de Bastide à Sainte Foy la Grande

Partenaire culturel et financier:  Région Aquitaine, Projet soutenu dans le cadre de la Fabrique BNSA – Région Aquitaine

Credits: Story

Musée virtuel de la pensée — Marc Sahraoui, Pascal Rey
Vidéo — Antonio Marques
Relecture — Philippe Pelletier
Remerciements — Judith Cossin, Claude Villers, Ernesto Maechler, Ronald Creagh, Philippe Pelletier, Gaetano Manfredonia, Federico Ferretti, Pascal Fournigault.
Documentation — Jean-Claude Faure, médiathèque de Ste Foy la Grande

Credits: All media
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