Portret van Étienne-Joseph-Théophile Thoré (1879 - 1930), anoniemRijksmuseum
Introduction
Aujourd'hui, il est difficile de croire que Johannes Vermeer a été oublié si vite après son décès et n'était connu que de quelques collectionneurs jusqu'à sa redécouverte au milieu du XIXe siècle. Lors de la première exposition de ses tableaux à Paris en 1866, Gabriel Metsu (1629-1667) et Pieter de Hooch (1629-après 1684) étaient les peintres de genre préférés de l'âge d'or néerlandais. Les œuvres de Johannes Vermeer portaient même parfois une fausse signature de Pieter de Hooch, afin de pouvoir en tirer un meilleur prix que pour une toile de l'artiste alors inconnu. À cette époque, l'homme qui a joué un rôle clé dans la redécouverte de Johannes Vermeer est le critique d'art français Étienne-Joseph-Théophile Thoré (1807-1869), alors dit William Bürger, un pseudonyme qu'il a adopté en 1855 lorsqu'il vivait en exil et qu'il conservera jusqu'à la fin de sa vie.
Vue de Delft (c. 1660 - 1661), Vermeer, JohannesMauritshuis
Le critique d'art Théophile Thoré-Bürger
L'intérêt de Théophile Thoré-Bürger pour Johannes Vermeer est né à l'occasion de sa première visite dans les musées des Pays-Bas en 1842. Fortement impressionné par "Vue de Delft" (Mauritshuis, La Haye), il souhaitait en savoir plus sur cet artiste atypique inconnu en France. Depuis, il s'est mis à la recherche d'autres tableaux du maître, et a parcouru les collections et musées européens ainsi que les archives néerlandaises afin de mieux connaître ce peintre mystérieux qu'il surnommait le "sphinx".
Théophile Thoré-Bürger, très engagé politiquement, a soutenu activement la révolution de 1848. Ses critiques virulentes à l'encontre du nouveau gouvernement l'ont ensuite poussé à l'exil en 1849. Il a passé les années suivantes à voyager en Angleterre, en Allemagne et aux Pays-Bas. Progressivement, il est parvenu à identifier des œuvres de Johannes Vermeer, alors qu'elles étaient précédemment attribuées à l'un ou l'autre de ses contemporains. Il a acquis dans sa propre collection les peintures qu'il pouvait se payer et exhortait ses riches connaissances à acheter celles qui dépassaient son budget.
A Young Woman standing at a Virginal A Young Woman standing at a Virginal (about 1670-2), Johannes VermeerThe National Gallery, London
L'exposition rétrospective de 1866 à Paris
L'exposition rétrospective "Tableaux anciens empruntés aux galeries particulières" au Palais des Champs-Élysées présentait des œuvres issues des collections privées les plus renommées à Paris. En coulisses, Théophile Thoré-Bürger a joué un rôle consultatif majeur, ce qui a contribué à établir la renommée de Johannes Vermeer.
Au total, l'exposition a rassemblé onze peintures attribuées à Johannes Vermeer, dont six provenaient de la collection personnelle de Théophile Thoré-Bürger. Parmi celles-ci, citons "Une dame debout au virginal" (National Gallery, Londres) et "La Dame au collier de perles" (Gemäldegalerie, Berlin). La sélection de peintures présentée à l'occasion de cette exposition a permis de faire connaître Johannes Vermeer à un public plus large, même si de nombreuses œuvres ont par la suite été réattribuées à d'autres artistes.
Officer and Laughing Girl Officer and Laughing Girl (ca. 1657), Johannes VermeerThe Frick Collection
Le catalogue d'œuvres de 1866
Plus de vingt ans après avoir découvert pour la première fois les peintures de Johannes Vermeer aux Pays-Bas, Théophile Thoré-Bürger avait rassemblé suffisamment d'éléments pour publier deux longs articles sur l'artiste, ainsi qu'un catalogue reprenant ses œuvres, publié en trois parties dans la "Gazette des beaux-arts" entre octobre et décembre 1866.
Le catalogue répertorie plus de 73 œuvres. Parmi celles-ci, environ 45 sont clairement attribuées à Johannes Vermeer, tandis que d'autres sont des suppositions un peu plus hasardeuses. Enfin, certaines peintures sont renseignées comme ayant été localisées, alors qu'on ignore où elles se trouvent. Bien qu'il ait été trop généreux dans le nombre de toiles imputées à Johannes Vermeer (Théophile Thoré-Bürger était conscient de ce problème), ce catalogue avant-gardiste comporte l'essentiel de l'œuvre de l'artiste.
Le Concert (About 1665), Jan VermeerIsabella Stewart Gardner Museum
La vente de la collection "Thoré-Bürger" en 1892
En 1892, une partie de la collection de Théophile Thoré-Bürger a été mise aux enchères à l'Hôtel Drouot, à Paris. La vente se composait de 59 peintures. Sa collection d'origine était toutefois beaucoup plus vaste. Théophile Thoré-Bürger avait déjà mis en vente plusieurs tableaux de son vivant. Il a ensuite légué près de 120 œuvres à Apolline Lacroix (1805–1896), un ami de la famille. Les peintures mises aux enchères en 1892 ont été sélectionnées parmi ces dernières.
Les prix atteints lors de la vente de 1892 reflètent la hausse de la valeur marchande de Johannes Vermeer à la suite des publications inédites du critique d'art et de sa promotion de l'artiste dans les années 1860 : près de la moitié de la somme totale de 162 898 francs a été récoltée pour les onze œuvres de Johannes Vermeer (ou qui, du moins, lui étaient attribuées). Les trois peintures phares mises aux enchères illustraient le catalogue de la vente et ont également atteint les prix les plus élevés : et "Jeune femme jouant du virginal" (toutes deux à la National Gallery, Londres), ainsi que "Le Concert"(anciennement au musée Isabella Stewart Gardner, Boston).
Girl with a Pearl Necklace (Montage of Frontside & Backside) (2017), Jan Vermeer van DelftGemäldegalerie, Staatliche Museen zu Berlin
La collection Vermeer de Théophile Thoré-Bürger
Les témoignages de diverses sources permettent d'affirmer que Théophile Thoré-Bürger avait au moins onze peintures en sa possession qu'il pensait être du pinceau de Johannes Vermeer. La plupart d'entre elles ont depuis été identifiées.
Quatre de ces peintures, qui font désormais partie de collections publiques, sont aujourd'hui considérées comme des œuvres authentiques de Johannes Vermeer. Sur trois d'entre elles, on voit une femme seule dans une pièce : "Une dame debout au virginal", "Jeune femme jouant du virginal" (conservées à la National Gallery, Londres) et "La Dame au collier de perles" (Gemäldegalerie, Berlin). La quatrième, dérobée au musée Isabella Stewart Gardner de Boston en 1990, est "Le Concert". Certaines œuvres ont depuis été réattribuées à d'autres artistes, tels que Jacobus Vrel (actif entre 1654 et 1662), Esaias Boursse (1631-1672) et Cornelis de Man (1621-1706).
A Young Woman standing at a Virginal A Young Woman standing at a Virginal (about 1670-2), Johannes VermeerThe National Gallery, London
"Une dame debout au virginal"
La National Gallery, Londres
Il s'agit probablement de la première œuvre de Johannes Vermeer acquise par Théophile Thoré-Bürger. Celle-ci faisait partie de l'exposition rétrospective de 1866 à Paris. Lorsqu'il l'a publiée dans son catalogue d'œuvres la même année, il l'a illustrée à l'aide d'une gravure.
Après le décès de Théophile Thoré-Bürger en 1869, la peinture a été transmise, en même temps qu'une grande partie de sa collection, à son ami et partenaire commercial, Paul Lacroix (1806-1884). Incluse dans la vente de la collection "Thoré-Bürger" le 5 décembre 1892 à Paris, c'est l'œuvre qui a atteint l'enchère la plus élevée, soit 29 000 francs. Elle aurait ensuite été immédiatement vendue à la National Gallery de Londres pour la somme considérable de 50 000 francs : "… le même jour, dit-on" ("noch am selben Tag wie man sagt"), comme l'indique l'historien de l'art Cornelis Hofstede de Groot dans son analyse de la vente aux enchères. Notez qu'en 1864, l'ancien directeur de la National Gallery, Charles Eastlake (1793-1865), en quête d'une œuvre de Johannes Vermeer digne de la collection britannique, avait envisagé d'acquérir ce tableau, alors toujours en la possession de Théophile Thoré-Bürger. Toutefois, d'après ses notes, il ne le trouvait pas totalement éligible.
A Young Woman seated at a Virginal A Young Woman seated at a Virginal par Johannes VermeerThe National Gallery, London
"Jeune femme jouant du virginal"
La National Gallery, Londres
L'œuvre "Jeune femme jouant du virginal" provient de la collection des comtes de Schönborn à Pommersfelden, près de Bamberg. Théophile Thoré-Bürger l'a acquise lors de la vente de la galerie Pommersfelden à Paris en 1867, pour la somme relativement modeste de 2 000 francs. Il s'agit de l'un des tableaux les plus importants de la mise aux enchères de la collection "Thoré-Bürger" à Paris en 1892. Il a été acheté par Charles Sedelmeyer (1837-1925), collectionneur, marchand d'art et éditeur d'origine autrichienne, pour la somme de 25 000 francs, ce qui en fait la deuxième pièce la plus chère de la vente. L'œuvre est ensuite vendue à un marchand londonien, et ne rejoindra la collection de la National Gallery qu'à la suite d'un don en 1910.
La Dame au Collier de Perles (1663/1665), Jan VermeerGemäldegalerie, Staatliche Museen zu Berlin
"La Dame au collier de perles"
Staatliche Museen Preußischer Kulturbesitz, Gemäldegalerie, Berlin
En 1866, Théophile Thoré-Bürger a acheté cette peinture à Paris à Henri Grévedon (1776-1860), graveur, peintre et dessinateur. Avant de l'acquérir lui-même, il espérait qu'elle intéresserait la National Gallery de Londres. Il l'a donc présentée au directeur de l'époque, Charles Eastlake (1793-1865), qui ne l'a toutefois pas trouvée suffisamment réussie. Dans ses notes, il écrit que le visage de la femme de profil manque de substance et il précise qu'il n'aime pas la zone très sombre qui divise la peinture en diagonale, avec un côté obscur et un côté clair.
L'œuvre n'est entrée en la possession de Théophile Thoré-Bürger qu'après l'ouverture de l'exposition rétrospective. Elle y a malgré tout été ajoutée par la suite, à côté de "Une dame debout au virginal" (National Gallery, Londres). Ce n'est que deux ans plus tard, en 1868, que Théophile Thoré-Bürger a vendu le tableau au marchand d'art Charles Sedelmeyer (1837-1925), pour le compte de Barthold Suermondt (1818-1887), célèbre entrepreneur, banquier et collectionneur d'art allemand d'Aix-la-Chapelle. Le musée de Berlin en a ensuite fait l'acquisition dès 1874 dans le cadre de la collection Suermondt.
Le Concert (About 1665), Jan VermeerIsabella Stewart Gardner Museum
"Le Concert", anciennement au musée Isabella Stewart Gardner de Boston
Il s'agit de l'une des dernières découvertes de Théophile Thoré-Bürger ayant trait à Johannes Vermeer. Il en a trouvé la description dans le catalogue de vente de 1804 de la collection du baron van Leyden et l'a répertoriée comme suit dans son catalogue d'œuvres en 1866 : "à vérifier et à retrouver". En 1869, il a acquis la peinture, issue de la collection du Prince Paul Demidoff (1798-1840). "Le Concert" a été reproduit sous la forme d'une héliogravure dans le catalogue de vente de la collection "Thoré-Bürger". En 1892, c'est la première acquisition majeure de la collectionneuse d'art américaine Isabella Stewart Gardner (1840-1924).
Street Scene (Front)The J. Paul Getty Museum
Jacobus Vrel, "Scène de rue"
J. Paul Getty Museum, Los Angeles
Nous ne savons pas précisément quand Théophile Thoré-Bürger a acquis cette peinture, mais elle était en sa possession en 1866, étant donné qu'elle faisait partie de l'exposition rétrospective à Paris cette année-là et qu'elle y était reprise comme une œuvre de Johannes Vermeer. Elle a suscité l'admiration des critiques d'art : "[…] un Intérieur de ville hollandaise, de van der Meer de Delft, qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer comme harmonie de ton et comme sentiment intime" (Ch. Iriarte, Le Figaro).
On ne sait pratiquement rien de la vie de Jacobus Vrel (actif entre 1654 et 1662), l'artiste qui a réalisé cette scène de rue. Totalisant environ 38 œuvres connues, ses tableaux sont aussi rares que ceux de Johannes Vermeer. Sa technique picturale relativement peu sophistiquée (il n'utilisait pas de vernis ni de perspective linéaire correcte) porte à croire qu'il était probablement autodidacte.
Théophile Thoré-Bürger n'a pas reconnu le style particulier de Jacobus Vrel dans cette peinture, alors même qu'il avait déjà identifié le peintre alors inconnu comme un rare imitateur de Johannes Vermeer lorsqu'il a acheté "Vue d'une ville" (Rijksmuseum, Amsterdam), une œuvre signée de Jacobus Vrel, à l'occasion d'une vente à Bamberg en 1865.
Le Géographe (1669), Johannes VermeerStädel Museum
Le rôle de Théophile Thoré-Bürger sur le marché de l'art
Théophile Thoré-Bürger est entré directement ou indirectement en contact avec bien d'autres œuvres de Johannes Vermeer (ou qui, du moins, lui étaient attribuées). Il lui arrivait en effet parfois de servir d'intermédiaire ou de négocier l'achat de peintures du maître pour le compte de divers collectionneurs privés. Il a par exemple acquis "Le Géographe" (musée Städel, Francfort) pour le banquier et expert financier Isaac Pereire (1806-1880), ainsi que "Soldat et jeune fille riant" (collection Frick, New York) pour l'armateur Léopold Double (1812-1881).
Exposition conçue en collaboration avec la National Gallery
Cette exposition fait partie du projet de Google sur Johannes Vermeer.
Outre les différentes sources mentionnées auparavant, ce texte consacré à la redécouverte de Johannes Vermeer se base sur les références suivantes :
Frances Suzman Jowell, "Thoré-Bürger's Art Collection: A Rather Unusual Gallery of Bric-à-Brac", in "Simiolus: Netherlands quarterly for the history of art", vol. 30, 2003, n° 1/2, pp. 54-55.
Idem, "Thoré-Bürger – A Critical Role in the Art Market", in "The Burlington Magazine", vol. 138, n° 1115, 1996, pp. 115-129.
Nous adressons nos plus sincères remerciements à Frances Suzman Jowell pour ses précieux conseils.
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